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A Garrett List, infiniment reconnaissants.

31 - 12 - 2019




C’est avec une profonde et douloureuse tristesse que le Groupov porte le deuil de son ami de toujours, le grand musicien, compositeur, tromboniste, chanteur, chef d’orchestre, performer et pédagogue incomparable, Garett List.

Je ne tenterai pas de dire ici tout ce dont j’ai été le témoin, ni tout ce qui s’est tissé et accompli pendant quarante années avec Garrett. C’est impossible en cet instant.
Je m’en tiendrai à deux souvenirs, ceux de la dernière et de la première collaboration publique de Garrett List et du Groupov.

Gravement malade depuis plusieurs mois, ayant frôlé la mort puis extrêmement diminué physiquement, émacié comme un ascète et se déplaçant difficilement, c’est pourtant de lui, dans cet état, que nous garderons un souvenir bouleversant de joie, de complicité et d’accomplissement artistique. En effet, il y a exactement un mois, grâce à Sylvie Sommen et au Théâtre Varia, dans le cadre de la 25ème commémoration du génocide au Rwanda, le Groupov a pu rencontrer à nouveau un public ému et fervent, en projetant le film intégral de sa création «Rwanda 94. Une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants » et surtout, en pouvant jouer live, avec orchestre et acteurs-choristes, sa partie finale : «La Cantate de Bisesero». Cette oeuvre exceptionnelle, dont il a composé la musique au retour de notre voyage de 1998 au Rwanda, il a pu la diriger une dernière fois lui-même en cette fin novembre 2019. Son état précaire a entraîné chez nous tous, musiciens, acteurs et techniciens, un redoublement d’attention, de solidarité et d’énergie, et cette Cantate a provoqué en retour chez les spectateurs une émotion qui avait grand peine à se contenir. Les rappels debout, les témoignages de reconnaissance, d’admiration et souvent même d’affection qui suivirent les représentations, tant de la part de Rwandais, de vieux amis, d’enfants de spectateurs de jadis devenus adultes ou de parfaits inconnus, tout cela, Garrett l’a vécu une fois encore avant de quitter définitivement la scène.
Tout cela me paraît avoir été, pour lui, juste et beau.
Et pour nous-mêmes, cette prestation vivante du Groupov, en public, nous l’avons vécue comme un dernier geste. Avec l’impitoyable mise à mort de notre collectif par l’establisment politico-culturel de ce pays, il s’avère plus que probable que ce sentiment d’avoir posé là un «acte ultime» soit justifié. Qu’il ait été accompli avec Garrett et avec la «Cantate de Bisesero» me paraît hautement symbolique. D’une fidélité à ses propres valeurs morales. D’un dévouement sans réserve à l’exigence artistique - qu’il renonce à diriger ou même à venir aurait été parfaitement excusable. De son intelligence, de sa générosité et de sa délicatesse - il a su adapter les répétitions à son état, écouter les suggestions, aider tout particulièrement ceux qui ne l’avaient jamais jouée ou beaucoup moins. Symbolique aussi parce que notre collaboration dans l’élaboration de «Rwanda 94» sur quatre ans a certainement constitué pour tous deux l’expérience la plus complexe et la plus aboutie d’une relation entre créateurs scéniques, auteurs et compositeurs. Elle est aussi un exemple majeur du rapport de Garrett aux mots, au verbe, un topique essentiel de l’ensemble de son travail musical. Enfin, rappelons que la montagne de Bisesero - où nous prîmes la décision d’écrire et composer cette Cantate - fut à la fois le lieu sanglant et rayonnant d’un acte extraordinaire de résistance. La Cantate constitue une sorte de monument, à la fois épique et lyrique, à la mémoire d’hommes qui, affrontant leur propre désespoir, se dressèrent et s’organisèrent pour résister. Jusqu’au bout.

Si je vois dans cette dernière rencontre avec Garrett un symbole, j’en lis également un, rétrospectivement, dans notre toute première collaboration. Elle date de 1984.
L’amitié et la complicité étaient bien antérieures mais là, Garrett paya de sa personne parmi nous, en chair et en os, muni de sa prothèse la plus sensible et la plus ouvragée : son trombone. La chose s’intitulait «Comment ça se passe». C’était seulement le troisième événement où, en dehors de ses expériences et ateliers strictement «underground», le Groupov ouvrait son travail à des spectateurs. Encore cela se passait-il en dehors de toutes les normes généralement en usage à cette époque dans le théâtre francophone où qu’il se situe dans le monde, et dans un déplacement constant entre différents modes d’être, très peu tenté ailleurs en Europe ou même aux USA. Les spectateurs étaient admis au nombre de 30 (pour 11 acteurs Groupov présents...), ils ne seraient pas vraiment un public, mais plutôt des «invités» volontaires, leur statut se modifiant constamment : purs spectateurs, hôtes, interviewés, convives, voyageurs, etc. L’événement durait environ 6 heures dans un environnement changeant : immense entrepôt vide, petite salle des fêtes avec scène et bar, autobus du service public de la ville, terrain vague et ruines abandonnées sur les hauteurs de la cité, etc. Dans tout ce cheminement du groupe «d’invités», parfois disloqué, parfois recomposé, Garrett et son trombone intervenaient de diverses façons, mais dont je retiendrais ceci comme fonction commune : celui qui guide en s’offrant lui-même. Ainsi, quand les invités, seuls, devaient traverser un terrain inconnu partiellement boisé, c’était lui et son trombone, invisibles, qui accompagnaient leur errance, mais aussi les guidaient progressivement vers la clairière où un petit spectacle leur serait joué (scène des artisans du «Songe d’une nuit d’été», Shakespeare). Ou, plus clair encore, dans l’autobus de la ville qui les transportait, Garrett venait jouer quelque chose de secret à l’oreille même de chacun (pavillon trombone contre pavillon auriculaire)... Entre autres. Et tout cela improvisé, ici/maintenant, selon son vécu intuitif des relations en cours.
A repenser cela aujourd’hui, que Garrett se soit distribué ou ait été choisi (qui sait encore ?) comme celui qui guide amicalement, fermement ou discrètement, d’autres êtres humains, les séduisant ou les aimant par l’offrande musicale de lui-même, cela me paraît, oui, également symbolique de l’artiste et du pédagogue, du bouddhiste, de l’homme que nous avons connu et aimé, perpétuellement à l’écoute, si chaleureux, si sensible, si fort et si fragile.
De l’offrande musicale féconde que furent la vie et l’oeuvre de Garrett List, nous sommes les débiteurs infiniment reconnaissants jusqu’à notre propre fin.


Jacques Delcuvellerie.

 

 


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