2020-05-26 22:55:48 Le Groupov - Actualité - Raymond Ravar. En mémoire. 1er mai 2020

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Raymond Ravar. En mémoire. 1er mai 2020

26 - 05 - 2020




Il y a un mois exactement décédait Raymond Ravar, fondateur et longtemps directeur de l’INSAS. Au moment de sa mort, n’étant pas moi-même sur Facebook et vivant strictement reclus, je n’ai appris que bien tardivement la triste nouvelle. En même temps, sa disparition a réveillé en moi un flot de souvenirs et de sensations très vives. Raymond a en effet joué un rôle décisif dans ma vie. Un de ces rares instants où votre existence peut basculer radicalement d’un côté ou d’un autre sans même que vous mesuriez clairement ce qui est en jeu.
Quelque peu submergé par cette déferlante d’émotions et de remémorations liées à cette période brève mais intense (1968/1970), je n’ai pas été capable d’écrire le mot de condoléances qui s’imposait et j’en étais désolé. Mais, ayant en tête ce que je lui devais et revivant ce que j’avais éprouvé en ces deux années, songeant aussi aux prolongements qu’elles avaient provoqués ultérieurement, je prenais des notes. Je me suis résolu à les rendre visibles aujourd’hui, non seulement parce qu’elles illustrent les profondes qualités humaines de Raymond, mais parce qu’elles renvoient aussi à une époque bien différente dans l’exercice de nos professions et dans la pratique de leurs formations. Un temps non pas idéal, certes, déjà tout englué de politicaille pour tout ce qui nous concerne, mais où une beaucoup plus grande latitude existait pour des initiatives structurelles dans le champ artistique. Par ailleurs certains « grand commis » de l’État bourgeois (de remarquables exceptions) disposaient d’une marge de manœuvre dont je ne vois guère l’équivalence aujourd’hui.
 D’autres ont déjà dit et diront encore bien mieux que moi tout ce qu’il a initié et animé magnifiquement, sans répit et toute sa vie. Ces notes ne sont ni un hommage, ni un portrait. Je les ai inscrites comme : « Raymond Ravar. En mémoire ». C’est-à-dire comme le témoignage subjectif de ce que l’évocation de son nom a réveillé en moi-même. Et non pas bien sûr, « In memoriam ».
Cependant, pour quelques amis, en revivant à travers ces fragments un peu de cette époque, les différences sensibles avec la réalité présente n’éveilleront peut-être pas seulement la nostalgie de ces années-là, mais aussi quelques questions toujours actuelles.

 
J’ai contracté jadis envers Raymond Ravar une dette d’une telle ampleur que je me tourmente aujourd’hui encore de ne lui avoir sans doute pas témoigné suffisamment ma reconnaissance de son vivant. Je puis affirmer, sans exagération aucune, que sans une certaine décision prise un jour par Raymond à mon égard, rien, absolument rien de ma vie active, donc de ma vie adulte entière, n’eût été semblable.
A vrai dire, je ne peux même pas imaginer ce que je serais devenu.
En tout cas, je n’aurais jamais – entre tant d’autres choses – réalisé toutes ces oeuvres radiophoniques sur le « 3ème programme » ou lancé certains brûlots sur la 1ère chaîne comme « Radio Titanic » ; je n’aurais pas présenté sur « Vidéographie » la création vidéo mondiale, (de Nam June Paik ou Marina Abramowić aux frères Dardenne débutants), pendant une décennie ; je n’aurais pas enseigné pendant plus de 40 ans au Conservatoire de Liège, ni à l’INSAS, à « L’École des Maîtres » de Franco Quadri, ni encore à Limoges ou à Tokyo  ; je n’aurais pas créé d’opéra au TRM ni laissé s’envoler et résonner une cantate au flanc d’une montagne africaine ; etc. ; et, évidemment, par-dessus tout, je n’aurais pas fondé ni animé le Groupov depuis 1980, donc je n’aurais pas connu, par exemple, la responsabilité et l’émotion inouïe de jouer plusieurs fois en Avignon et, en 2005, d’y créer « Anathème » ; d’offrir « Rwanda 94 » à Kigali même aussi bien qu’au Théâtre d’Europe Giorgio Strehler à Milan ; je n’aurais pas rencontré, en tête à tête, Grotowski, Bob Wilson, Heiner Müller ou Vassiliev ; je n’aurais pas aimé ou affronté tous les êtres qui ont tissé ou déchiré avec moi de feu et de larmes ce trajet.
Tout n’a dépendu que d’un instant et d’une décision à prendre qui n’était en rien évidente, et c’est Raymond Ravar qui l’a prise. Sans lui, je serais probablement retourné en France, où je n’avais plus ni père ni mère, des ressources financières dérisoires, aucune relation influente et pour seul bagage un petit diplôme belge en Arts Déco ne permettant l’accès à aucune université ni aucun enseignement supérieur…

En la remarquable année 1968, j’étais donc étudiant en troisième année de l’IHECS (Institut des Hautes Études en Communications Sociales) alors situé à Ramegnies-Chin/Froyenne. C’était encore une toute récente extension de l’École Saint-Luc, où j’avais fait les Arts Déco, et j’y avais accédé par une dérogation spéciale. Les bons Frères des Écoles Chrétiennes avaient décidé en fondant l’IHECS de peser, en sus de l’I.A.D., sur la formation de ceux qui allaient façonner demain la radio, la télévision, le cinéma mais surtout, dans ce nouvel établissement, la publicité, les relations publiques, le journalisme, l’animation culturelle, bref, tout ce qui concernait selon leurs sociologues « le tertiaire » et était promis à un développement formidable. Début 1968, je participe, hors école, à l’organisation à Tournai d’expositions, de concerts de folk et protest-songs, et à l’édition  d’une revue, comportant notamment un article d’un professeur de l’IHECS, René Lindekens, contre les USA et la guerre du Viet-Nam. Pour toutes ces activités et surtout le journal, l’IHECS m’exclut brutalement de l’institut avec deux autres camarades. Nous étions bien avant le mois de mai 68 et pourtant, tout ce qui était latent explosa alors. L’école se mit totalement en grève, exigeant notre réinsertion. Je passe les péripéties tumultueuses du conflit, nous fûmes réintégrés. En mai, il y eut bien sûr d’autres convulsions où mes camarades et moi-même ne restèrent pas inactifs mais globalement, l’année scolaire eut bien lieu, je passai les examens haut la main, la fin des études semblait en vue. Coup de théâtre, à la rentrée suivante, notre inscription à tous trois en 4ème année est refusée. Toutes les autres écoles étaient déjà rentrées. Nous étions sans recours, et littéralement à la rue.
Par quel chemin prîmes-nous la décision, dans notre complet désarroi, d’aller frapper à la porte de l’INSAS. Je l’ai oublié. Mais le fait est que Raymond Ravar nous reçut.

Il avait donc devant lui trois lascars qui venaient de se faire jeter d’un établissement pour cause d’agitation subversive. Il avait lui-même traversé un mois de mai particulièrement houleux et qui l’avait amené à expulser des meneurs (Richard Kalisz et Jean-Paul Tréfois, je pense, qui à l’époque, étaient « rouges »). De surcroît, il méprisait assez cordialement l’IHECS, nous déclarant que son corps enseignant ne comportait pas de vrais professionnels, il n’en exceptait, je m’en souviens, que Robert Delieu… Sur quoi, après nous avoir questionnés, entendus, il décida séance tenante de nous accepter. Et qui plus est : directement en 3ème année ! Ce qui nous semblait miraculeux, il l’éprouvait, lui, avec un peu de gêne : nous allions doubler une année de notre cursus théorique, mais cela se justifiait, disait-il, par le faible niveau de notre formation antérieure.
Je ne sais pas sur quelle base légale, Raymond pouvait se permettre de nous admettre ainsi après la rentrée officielle et de suite en 3ème année, sans même un test quelconque. Mais il l’a fait.
Mieux. Après très peu de temps, mes deux camarades ayant compris que ces études ne leur correspondaient pas, prirent le large, Raymond continua de me témoigner la même confiance, sans mise en garde ni réserve. Mieux. Avec la fougue  insolente de la jeunesse, je ne fus pas sitôt admis que je participai à plusieurs actions et grèves partielles, 1968 toujours, mouvement dont je devins assez vite un des trois leaders « spontanés » et reconnus. Les deux autres étaient, l’un, un pur trotskyste, il s’appelait Rémy Champenois et j’ignore son destin ultérieur. Je hasarderais que je constituais, moi-même, à ce moment un patchwork haut en couleur de hippie et d’anarchiste, plus ou moins marxisant… L’autre, plus âgé et nettement plus mûr que Rémy et moi-même, était un étudiant libanais en cinéma, Borhan Alaouie, auteur plus tard du très beau film « Kafr Kasem » (nomination pour le Lion d’Or à Venise). Notre triumvirat vivait ses contradictions avec fruit, j’y ai beaucoup appris, stratégies, tactiques, alliances, divisions, tout cela était extrêmement formateur. Hélas, je perdis finalement le soutien de ces deux amis quand, en 69, en tentant d’ameuter les média, j’organisai une grève de la faim avec les étudiants en interprétation dramatique…
Jamais Raymond, dans toutes ces tensions, n’esquissa la moindre menace à mon égard, jamais le moindre reproche, jamais – dans des négociations parfois houleuses – il ne me rappela ce que je lui devais, pas un mot. Et jamais non plus cela n’intervint dans l’appréciation de mon parcours, n’entacha son jugements sur mes travaux. Car, dans toutes ces tribulations, je travaillais cependant passionnément, je dirais presque : comme un fou. Raymond s’en rapportait strictement à ce qu’il voyait et surtout avec beaucoup d’attention, à ce que lui disaient les professeurs qui avaient son oreille et dont j’allais devenir plus tard le collaborateur, puis l’ami : Arlette Dupont, Henri Vaume, René Hainaux, entre autres.
Par cet acte inaugural de m’admettre et ensuite de me protéger, fût-ce de moi-même, Raymond a permis que je fasse en deux ans des rencontres décisives, séminales, inoubliables. Ces deux années furent pour moi une révélation.

L’École vivait alors tout autrement. Aucun souci de quota ou de population. En 3ème année, après que les deux autres transfuges de l’IHECS furent partis, nous étions, dans la section dite TJ/AC (texte-jeu, animation culturelle), que je vivais et pratiquais comme une formation à la mise-en-scène, nous étions en tout et pour tout… deux étudiants. En 4ème  année, Maurice Rabinowic était… seul ! Et toute l’infrastructure et le corps enseignant fonctionnaient pour cette infime minorité. Les assistanats, les stages, étaient extrêmement ouverts. Beaucoup de directeurs de travaux pratiques venaient de l’étranger : des metteurs en scène parisiens de la « vieille école », qui avaient connu Artaud, Dullin ; de jeunes brechtiens de Strasbourg ; l’année précédente, Grotowski avait dirigé un groupe d’étudiants dans une sorte d’exposé/démonstration du travail au Laboratoire de Wroclaw. Victor Garcia (dont la mise en scène du « Cimetière de voitures » d’Arrabal figure dans le premier tome des Voies de la Création Théâtrale du CNRS, juste après le « Prince Constant » du même Grotowski) menait un travail sur Claudel très contesté. Etc. Vinrent aussi dans l’école Eugenio Barba et l’Odin Teatret à qui l’on confia un groupe d’étudiants qui en sortirent fort éprouvés, je remplissais des cahiers de notes fiévreuses.

Aujourd’hui, à ma grande surprise, en rédigeant ces lignes, je constate que presque tous les fragments de ces deux années d’INSAS ont connu des prolongements, parfois de vraies histoires, dans la vie du Groupov ou dans mon enseignement. Ainsi, après ce premier contact anonyme et muet à l’INSAS avec Barba (et avoir vu son spectacle « Feraï »), je le retrouvai à une Rencontre Internationale de Théâtre, organisée par la Généralité de Catalogne, à Barcelone. C’était un événement de prestige, luxueux ; Bob Wilson fit une longue intervention, drôle et éblouissante, le soir, on allait voir « Le Roi Lear » mis en scène par Ingmar Bergman, etc. Et dans tout cela, le Groupov (débutant et encore inconnu) y était invité à faire une communication dans un sous-groupe ! La veille, avec Eric Duyckaerts, je vais trouver Barba, lui montre le texte de mon exposé « Sur la limite », discussion, il vient m’écouter le lendemain. Nouvelle discussion. Plus tard, échange de lettres et il va y avoir une suite imprévue…
1985 : Rencontre Internationale de l’ITT sur « La pédagogie du mouvement scénique » organisé par René Hainaux (à Liège). Très bel événement :  par ex. : Kristin Linklater (USA), l’École de Shanghaï s’y produit pour la première fois hors de Chine, etc. Groupov a droit à une exposition et une intervention (Raymond était  présent). Barba est dans les intervenants, dans une démonstration avec Toni Cots mais René refuse notre demande d’inviter Grotowski ! Nous insistons, nouveau refus. Nous décidons alors avec Brigitte Kaquet, du Cirque Divers de Liège, d’organiser un « off ». Séquence 1 : le Groupov rejoue son 2ème spectacle « Il ne voulait pas dire qu’il voulait le savoir malgré tout », invitant tout le public du colloque dont Eugenio Barba et…  Grotowski au premier rang. Au spectacle, séquence 2, succéde une conférence de Grotowski au Cirque Divers. Naturellement, tout ce même public s’y est rué et entassé. J’introduisis la soirée où Grotowski « improvisa » en français ce texte qui allait devenir « Le corps carnavalesque », traduit au fur et à mesure en anglais par Barba. Je n’aurais jamais pensé à aller parler à Barba à Barcelone, ni osé organiser avec Brigitte cette soirée Grotowski-Barba, si un certain jour l’INSAS ne me l’avait, littéralement, apporté sur un plateau.

Outre ces flamboyances venues de l’extérieur, il y avait à l’INSAS les très solides professionnels locaux, qu’on ne pouvait qualifier ni « d’avant-gardistes », ni de la « vieille école », tels Paul Roland, Louis Verlant, Paul Anrieu, Jo Dua, René Hainaux, etc, et qu’on aimât ou non leur univers artistique, auprès de chacun, je l’affirme nettement 52 ans plus tard, qui voulait vraiment apprendre ( c’est à dire se placer clairement en position artisanale d’apprenti ) pouvait capter des trésors. Depuis des tas de petits riens, très concrets, ficelles traditionnelles du métier, étonnantes à mes yeux naïfs, jusqu’à, parfois,  de vraies et rigoureuses méthodologies. Tout cela sans solennité superflue. Une haute exigence de rigueur technique et comme une déontologie élémentaire de la profession se transmettaient dans ces pratiques. Aucun de ceux que j’ai connus à ce moment n’était un truqueur, un « faiseur ». C’est donc qu’à l’origine de leur présence à l’INSAS, un critère éthique, et pas seulement l’amitié ou la notoriété, avait aussi présidé à leur choix.
On pouvait dire la même chose des conférenciers que nous étions régulièrement invités à écouter et questionner, toutes classes confondues. Par exemple : Pierre Schaeffer, créateur du service de recherche de l’ORTF ; Lucien Goldman, admirable penseur dont « Le Dieu Caché » allait avoir une si grande influence sur Roland Barthes et donc, à travers le « Sur Racine » de celui-ci , sur toute ma vie, (voir plus loin) ; ou encore l’extraordinaire ethnologue et cinéaste, Jean Rouch, venu avec son film inoubliable « Les Maîtres Fous » et, dans la même veine, l’ethno-cinématographe Luc de Heusch, que je devais réinviter au Groupov trente ans plus tard pendant l’élaboration de « Rwanda 94 » et qu’à l’INSAS,  soixante-huitardisme primaire aidant, certains eurent le très mauvais goût de bousculer quelque peu.
Voilà, au sens fort, des rencontres.

Et si Lagardère ne venait pas à nous, à l’INSAS même, l’École pouvait nous expédier à Lagardère : ailleurs. C’est ainsi que je fus envoyé par l’INSAS à suivre tout le travail sociologique encadré par Valmy Féaux, autour de la création de ce qui allait devenir le premier lieu officiel, public, du « Jeune Théâtre », le Théâtre du Parvis à Saint-Gilles, sous la direction de Marc Liebens. Sur l’ensemble de l’entreprise rayonnait l’ange tutélaire : Janine Patrick.
Première rencontre avec Marc qui, des années plus tard, défendra le jeune Groupov, engagera ses acteurs et accueillera en son Ensemble Théâtre Mobile, la deuxième création de notre collectif « Il ne voulait pas dire qu’il voulait le savoir malgré tout » (1983).
C’est donc l’INSAS qui m’envoie là, au chevet d’une naissance, comme je serai envoyé à la Maison de la Culture du Havre pour suivre à la fois la création d’« Emballage » d’André Benedetto, et tout le travail d’animation culturelle qui se développe à cette occasion.
Il y a peu encore, je n’aurais sans doute pas insisté sur ces expériences en narrant à quelqu’un mes deux années à l’INSAS. Je les aurais peut-être même oubliées. Mais à présent, elles m’apparaissent dans une toute autre perspective. A l’époque, le foyer central de ma passion, ce que j’essayais d’apprendre et, autant que je pouvais, d’expérimenter, c’était la relation à l’acteur. Comment faire advenir ces instants magiques où il est soudain et à la fois comme hors de lui-même et infiniment lui-même et (précisément parce qu’ il ne se prend plus pour son propre sujet) se transcende en un signe-vivant. Je n’étais, à l’époque, dans cette quête, nullement dogmatique. Helen Weigel et Dario Fo y avaient leur place, aussi bien que Ryszard Cieślak. Alors pourquoi me soucier du Parvis de Saint-Gilles ou de la Maison de la Culture du Havre ? Eh bien, j’ai rencontré là un problème qui, pour n’être pas au centre de mon attention alors, n’a cessé depuis de me questionner. On pourrait dire en français « au sens ancien du terme » : quand la question c’était la torture. Je veux parler du ou des public(s), de la justification sociale et de l’impact ou non de la pratique théâtrale dans la Cité. Je n’ouvrirai pas ici l’examen du vaste scope des réponses et tentatives concrètes apportées au XXème siècle à cette « question ». Disons vite, pour en rappeler l’extrême diversité : Brecht, ses travaux persistants avec le théâtre ouvrier et le théâtre amateur ; toute l’Agit-Prop de l’entre-deux guerres ; le Groupe Octobre de Prévert ; le Living Theatre ; le Teatro Campesino ; Augosto Boal et ses descendants ; toutes les entreprises de comédiens-animateurs (Jean Hurstel, etc) et le Théâtre-Action en Belgique ; l’Internationale Nieuwe Scene ; Antoine Vitez et le « théâtre élitaire pour tous » et, bien sûr, tout ce qu’a créé et impulsé Jean Vilar, à quoi se référaient aussi plus ou moins tout le réseau de Maisons de la Culture et de Centres Dramatiques proches du Parti Communiste Français. A la fin des années 1960, certains politiciens belges, influencés par l’hexagone, espéraient encore « quelque chose » du « théâtre dans la Cité ». Ils n’en étaient pas où se tiennent aujourd’hui leurs successeurs : « on ne peut rien attendre du Théâtre auprès des masses populaires, faible impact électoral, dérisoire, on ne peut éviter de le subventionner un peu (le moins possible), le véritable investissement productif et  « rentable » avec effets visibles, ce sont toutes les formes de l’audiovisuel et, avant tout, internet ». Mais en ces années où certains y croyaient encore un tantinet, aider à ouvrir un théâtre, par exemple le Parvis de Saint-Gilles, c’était pour eux ouvrir du même coup un cahier des charges où pèse fortement l’impératif de jouer un rôle attractif, éducatif, fédérateur, dans un quartier très populaire et où se mêlent aussi plusieurs dizaines de nationalités. L’École m’envoie là en stage sous la houlette du sociologue Valmy Féaux, futur ministre-président de la Communauté dite « Française », au moment où les fondateurs de ce théâtre croient encore – ou s’encouragent à croire – qu’il vont assumer ce cahier des charges d’espérances sociales et culturelles en même temps qu’ils ausculteront sur scène de la manière la plus critique, la plus pointue,  de grands textes anciens et contemporains… Je me souviens de leurs professions de foi dans ce double objectif.
A peine trois ans plus tard, l’équipe a explosé, la tutelle politique jette l’éponge et coupe les vivres, le théâtre ferme ses portes, l’asbl est dissoute. Sur le plan intellectuel et artistique, l’expérience laisse des traces fortes et des semences qui vont germer. Sur le plan institutionnel elle est, littéralement, une faillite. J’assiste donc en 1969 à la naissance enthousiaste d’une entreprise « vouée » à la faillite… Les contradictions de sa genèse n’ont pas connu de développement dialectique, elles l’ont détruite aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur.

Au Havre, c’était tout autre chose. Une chose énorme, solide, sûre de ses convictions et de ses choix, fortes de liens réels avec les travailleurs, les écoles, les syndicats, le PCF. Benedetto – dont j’avais aimé la poésie et une pièce précédente « Zone Rouge » – partage cette vision du monde. « Emballage » est, à sa manière, une réécriture de « Homme Pour Homme » de Brecht, son « héros » est celui qui n’a qu’une chose à vendre : lui-même. J’admire cette équipe locale, calme, dévouée, professionnellement exigeante et où, dans la conversation, on cite de mémoire Engels comme d’autres citeraient Victor Hugo ou la chanson du jour… Pourquoi mon cœur ne vibra-t-il pas vraiment ? Je ne sais pas. Sur scène, le spectacle doit esthétiquement beaucoup au Bread and Puppet que j’adorais, et Benedetto refuse absolument de l’admettre. Pourquoi ? Quel mal y a-t-il à reconnaître des influences ? Je repars un peu mal à l’aise.

Plus tard, avant et pendant l’aventure du Goupov, toutes les questions torturantes de la fracture, voire du gouffre entre le théâtre et son environnement social, sont revenues et nous avons tenté des réponses. J’ai fait du théâtre d’Agit-Prop dans la fin des années 1970. Le Groupov a noué des liens avec des comédiens-animateurs, en pleine période la plus « avant-gardiste » et parathéâtrale de son existence, des essais d’ateliers communs ont eu lieu avec des acteurs du Théâtre de la Communauté de Seraing… Aussi bizarre que cela puisse paraître à certains, nous n’avons jamais cessé de vouloir rencontrer cette question de la socialité du théâtre et donc toutes ses déclinaisons : spectacle ou action ? Spectateur ou partenaire ? Théâtre ou « performance », ateliers, expériences collectives vivantes ? Puis-je rappeler que dans sa raison sociale et sur tous ses documents officiels jusqu’à son papier à lettre, le Groupov est désigné : Centre Expérimental de Culture Active, et non pas Théâtre. Si, au début, notre collectif ayant constaté que le Théâtre était désormais un art minoritaire, résiduaire et archaïque, faisait choix délibérément de s’adresser au « petit nombre », et d’ailleurs sans plus se soucier de savoir s’il faisait du théâtre ou du « thaêtre », ou de la « performance », si nous avons travaillé sept années dans cet esprit, j’ai parfois dit : dans les catacombes, nous ne le vivions pas du tout comme une libération de nos obligations « sociales » mais comme le résultat obligé d’un état du monde déplorable et pour ainsi dire, infâme. Après « Konieć  (genre -théâtre)» et surtout après 1989, commence une toute autre période, qui, au travers du Triptyque « Vérité » conclu par la mise en scène- miroir de « La Mère » de Brecht-Eisler (1995), conduira à « Rwanda 94 (une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants) » (1996-2005) puis « Un Uomo di Meno (Fare the Well Tovaritch Homo Sapiens) » (2010/2012), les autres spectacles : « Discours sur le Colonialisme », « Bloody Niggers », « L’Impossible Neutralité », les films de Marie-France Collard « Ouvrières du Monde », « Résister n’est pas un crime », les ateliers multiples, en Europe et au-delà, toute notre activité s’inscrit alors dans cette perspective de laisser à nouveau explicitement la scène du monde déranger la scène du théâtre, et les écrans. « L’art élitaire pour tous », des moments exceptionnels m’en ont donné la sensation vivante, aussi bien ici qu’auprès des publics de langues et de cultures différentes, et en particulier auprès d’adolescents que l’on dit toujours incapables d’attention soutenue et qui pouvaient rester avec nous pendant plus de 6 heures parfaitement éveillés et concentrés.

En reliant tout ce parcours à ces deux stages effectués  en années terminales dans l’INSAS de Raymond Ravar, je soulève peut-être aussi cette délicate réalité pédagogique, pour les enseignants (et les concepteurs d’enseignement) comme pour les étudiants : il y a des expériences, des cours, des travaux dont on ne saisit pas la nécessité, voire même auxquels on s’oppose fortement, et qui se révèlent plus tard avoir déposé en nous des graines qui ont germé fructueusement. Je n’avais, au départ, pas de répugnance mais guère non plus d’attirance pour ces deux stages. Je suis persuadé aujourd’hui qu’ils ont contribué aux prémisses de mon trajet ultérieur et j’en suis reconnaissant à cet INSAS-là, dont les fondateurs, et, avec quelle évidence : Raymond lui-même, étaient particulièrement sensibles aux rapports entre l’art et la Cité.

Il y a aussi tout ce qui n’appartenait pas au cursus même d’un enseignement, mais dont l’école, par son originalité propre, par sa structure même, permettait la possibilité : des rencontres, des accidents productifs. C’était bien le cas, pour moi, en ces deux années, notamment du fait de la cohabitation difficile en cette rue Thérésienne exiguë, à la fois du Théâtre et du Cinéma, mais de surcroît de l’INSAS et du HRITCS flamand (plus tard RITS)… Presque quatre écoles dans un même shaker… Si les locaux n’étaient certes pas suffisants ni adaptés à cette promiscuité, le principe même en était pour moi justifié. Ses potentialités largement inexploitées structurellement étaient parfois explorées à titre individuel. El le corps enseignant reflétait cette diversité. Je me souviens de Tone Brulin, de Jo Dua, pur flamand qui enseignait à l’INSAS et au Studio d’Anvers et mettait en scène des deux côtés ; et qui oserait contester qu’André Delvaux, né à Heverlee, n’était pas aussi bien un cinéaste flamand que francophone ? Mixité culturelle mais aussi, parfois, télescopages imprévus entre sections. C’est ainsi que pour moi, par exemple, lors du passage-éclair que fit Chantal Akerman dans cette école (quelques mois ?), elle me recruta à l’arraché, survoltée, comme accessoiriste – il lui fallait à tout prix des fleurs -  pour une journée. J’ai un souvenir très fort et très troublé de cette journée de tournage et de l’atmosphère qu’elle y créait. Je ne savais pas son nom mais je n’ai jamais oublié ce moment. Ce mélange de désordre et de calme, de fièvre, presque de brutalité et de délicatesse, ma courte expérience ne m’avait jamais plongé dans quelque chose de comparable sur le plateau du théâtre. J’ai découvert beaucoup plus tard qu’elle réalisait là son premier court-métrage « Saute ma ville » (13’). Elle s’y suicidait et avec elle, la ville… Je n’ai rencontré à nouveau Chantal qu’en 1981, quand elle vint voir la première création du Groupov « Il y a des événements tellement bien programmés qu’ils sont inoubliables avant même d’avoir eu lieu» dans un Plan K pris par les glaces. Elle engagea ensuite deux acteurs du Groupov (Francine Landrain et François Sikivie) dans son film « Toute une nuit », puis, par la suite encore, avec Jean-Paul Tréfois et « Vidéographie »... J’arrête, j’arrête, car ce que je veux seulement indiquer par cette anecdote, c’est que si la cohabitation Cinéma/Théâtre a toujours été malaisée et souvent conflictuelle, c’est qu’on a pas créé d’emblée les conditions favorables à une telle synergie. Or, c’était bien la ferme intention de Raymond dès le départ d’avoir une seule école à la fois de Théâtre et de Cinéma. Lui-même disait avoir commencé l’ULB pour faire partie du Théâtre de l’Université et ses débuts à la radio, dans mon souvenir, furent comme comédien. Le divorce (et non pas l’autonomie pédagogique) de ces écoles ne résulte pas d’une impossibilité de principe mais d’un déficit de pensée et de moyens. Et à l’inverse, c’est ce même double déficit qui peut amener certains à vouloir regrouper, voire fusionner des établissements pédagogiques différents, non pas au motif d’un véritable projet supérieur mais simplement pour réduire les coûts et effacer les spécificités dans des normes et des règlements communs standardisés. A l’époque de Raymond, celle – je rappelle – où nous étions deux en 3ème annéeet un seul en 4ème, les restrictions budgétaires ne se paraient pas encore de l’alibi de « réforme pédagogique ».

Enfin, par-dessus tout, sans Raymond, je n’aurais pas connu et profondément aimé cette personnalité admirable (si chère à son propre cœur) : Arlette Dupont. Extraordinaire professeur d’histoire du Théâtre à L’INSAS, puis aussi ensuite à Liège,  Arlette eut  sur moi un effet structurant définitif non seulement sur le plan des connaissances, (une si prodigieuse étendue d’érudition vivante, sensible, incarnée, est irrésistible) mais aussi tout simplement sur celui de cette tentative perpétuelle : l’art de vivre. Nous collaborerons ensuite longuement, à la radio d’abord, puis au Conservatoire de Liège, INSAS suite... encore. Quarante ans plus tard, je reviendrai de façon très musicale et très circonstanciée sur cette figure majeure pour tant d’entre nous, avec le spectacle « In praise of Arlette Dupont », créé au Festival de Liège et joué au Théâtre National (2009).

Sans Raymond et sans Arlette, je n’aurais pas non plus eu l’opportunité d’absorber tout ce que je pouvais de René Hainaux, non seulement comme enseignant comédien d’exception, mais aussi, plus tard, comme un des fondateurs de l’Institut International du Théâtre, à l’époque extrêmement actif, et le champ de rencontres que cela ouvrait. Il nous était à l’INSAS, interdit de « toucher » aux élèves d’interprétation dramatique. René accepta cependant qu’en plus d’être son assistant, je prenne la direction d’un sous-groupe avec lequel je montai l’Acte 3 d’Andromaque, lequel fut reçu avec un tel enthousiasme que René décida, au sortir de l’INSAS, de me confier la 2ème  réalisation de la Session Expérimentale pour la Formation de l’Acteur, qu’il venait d’ouvrir à Liège. Il s’agissait de travailler sur Racine, comme je l’avais fait à l’école. Ainsi, ayant à peine trois poils de moustache, je succédai dans cette session à Andreas Voutsinas, ex-assistant de Lee Strasberg, coach personnel de Delphine Seyrig, Claude Brasseur, etc. J’y travaillai sur « Phèdre ». C’était un temps de rêve éveillé parfois… À cette occasion, je rencontrai pour la première fois Michèle Fabien et Jean-Marie Piemme. Cela aussi deviendra pour le Groupov une histoire à plusieurs chapitres.

Ainsi Raymond m’a ouvert un lieu qui m’a semblé, dès le premier jour, le lieu auquel tout, depuis ma plus tendre enfance jusqu’aux Arts Décos et à l’IHECS lui-même, m’avait en quelque sorte préparé. J’y ai vécu ces deux années à la fois comme le chamboulement d’un millier d’idées reçues et de naïvetés puériles, et le sentiment exaltant et serein d’un  processus d’accomplissement. Trouver, rejoindre mais aussi inventer ce pourquoi il semble qu’on soit fait.

L’important pour moi dans tout ceci, par rapport à Raymond, n’est pas seulement qu’il ait pris fermement, à mon égard, un jour, cette décision bien risquée, ni même qu’il ait honoré cet engagement de sa constance fidèle quelles que fussent mes oppositions, ni encore qu’il fut, en dernière instance, et ce n’est pas peu, celui qui autorisait et validait tout le cadre de cette formation si intense et néanmoins un peu hétéroclite (solide et contradictoire, parfois bouillonnante et parfois aride et maniaque), non ce qui, rétrospectivement, me paraît admirable, c’est qu’il ait tout simplement défendu qu’un tel lieu (bien mal équipé) et un tel moment (si créativement turbulent) puissent simplement exister. Que ce petit homme légèrement conservateur mais toujours fasciné par la nouveauté, adorant les artistes mais ne prétendant nullement l’être, ait su garder à ce jardin baroque son indépendance, d’une part, et le fonctionnement interne le plus libre possible. Ce dut être un exploit en son temps. Est-ce encore possible aujourd’hui ?

Pour certains, sans doute, tout ceci est trop long. Pour moi, je n’ai pas trouvé d’autre façon de dire adieu, avec une profonde reconnaissance. Chaque fois que j’ai revu Raymond, depuis l’école, toujours il m’en a paru extrêmement heureux. Il me communiquait l’impression facile et sincère d’être plein de joie pour ce qu’il venait de voir de mes travaux, comme d’un bonheur que je lui aurais apporté, à lui personnellement, presque comme s’il s’en trouvait le dédicataire. Je sais qu’il a donné à bien d’autres cette impression. Sans doute lisait-il dans notre évolution la confirmation de sa propre vocation.
Merci encore infiniment.

Jacques Delcuvellerie.

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Annexe sur un retour écourté.

Je n’ai pas évoqué dans ces notes « Raymond Ravar. En mémoire », la période relativement brève où je revins à l’INSAS en position cette fois d’enseignant. Cet épisode pourrait en lui-même offrir matière à une petite fable, tissée d’anecdotes hautes en couleurs et elle offrirait évidemment en conclusion sa sentence morale finale. Je n’en ferai rien, et relate ici les choses sous le rapport de leur lien et de leur différence avec le temps de Raymond Ravar, et sous celui des prolongements que ce moment d’enseignement a connu dans la vie du Groupov.
Près de 20 ans s’étaient écoulés, Raymond allait bientôt prendre sa retraite, c’est donc encore sous sa direction que j’effectuai ce retour. Un de ceux dont j’avais beaucoup appris comme étudiant sur le travail avec l’acteur, Daniel Leveugle, et qui – de longue date, comme Arlette Dupont – s’était également beaucoup investi au Conservatoire de Liège allait aussi quitter l’enseignement. Il avait encore en charge à l’INSAS d’encadrer les étudiants de mise en scène en dernière année, dans un exercice où ceux-ci pouvaient (enfin) s’essayer à diriger des comédiens. A cet effet, l’école engageait des acteurs professionnels, les étudiants travaillaient avec eux un texte dramatique et présentaient ensuite le résultat à l’évaluation d’autres professeurs. La mission de Daniel consistait à tenter de faire en sorte que cette rencontre – souvent maladroite et parfois conflictuelle – se passe au mieux… Il demanda, appuyé notamment par Arlette Dupont, que je lui succède dans cette fonction. J’y commençai en assistant à la présentation des travaux encore réalisés sous sa bienveillante supervision. J’y découvris avec un grand intérêt la mise en scène d’un fragment du « Quartett » d’Heiner Müller conduite par l’étudiante Nathalie Mauger. Sur cette seule base, suivie d’une rencontre, je l’engageai comme assistante pour ma prochaine mise en scène de « L’annonce faite à Marie ». Nathalie allait continuer d’être mon assistante sur de nombreux spectacles et créations ainsi qu’au Studio Expérimental que j’ouvris au Conservatoire pendant deux années grâce à mon frère en pédagogie : Max Parfondry. Elle serait aussi pendant des années, parallèlement à sa propre carrière, un membre très actif du Groupov et, notamment, un des guides de nos expériences para-théâtrales en forêt : « Les Clairières ». Ce premier retour à l’INSAS s’est donc opéré sous l’égide de ceux qui m’avaient aidé à y grandir comme étudiant et m’apportait en « cadeau » de futurs et remarquables artistes pour le Groupov et pour notre enseignement. Je parle au pluriel car cela se reproduisit. Dans la foulée de ce come-back, je travaillai à nouveau à l’INSAS « Sur Racine » - comme j’en étais sorti - et j’y gagnai la connaissance d’un inoubliable Titus : Alexandre Trocki. Alex allait être un groupovien exceptionnel avec, entre autres, la création d’ « Anathème » en Avignon, la tournée de « Rwanda 94 » à travers l’Italie en 2004 et, en 2010-2012, le double symbiotique et contradictoire de mon propre personnage dans « Un Uomo du Meno (Fare thee Well Tovaritch Homo Sapiens) ». Raymond Ravar retraité, je revins encore en 1993 pour monter en trois versions différentes mais en un seul spectacle : « La Décision » de Bertolt Brecht, maillon dans la chaîne de préparation à notre mise en scène de : « La Mère » (1995). Nous y gagnâmes cette fois un autre compagnon de route du Groupov, trop vite décédé, Jean-Christophe Lauwers, et surtout un amour indéfectible à travers le temps : Sofie Kokaj. Entre autres : le fantôme de ma mère, Lulu, et un ange tout simplement, dans « Un Uomo du Meno ».
A dire cela ainsi, tout semble idyllique. Il n’en était rien. Après le départ de Raymond Ravar, (pure coïncidence peut-être) je me sentis de moins en moins à l’aise dans le fonctionnement de cette section. À plusieurs niveaux. Cependant, le travail sur « La Décision » se passa de la meilleure façon avec les étudiants et le résultat en fut salué. Du moins par ceux qui y assistèrent car les membres du corps professoral ne semblaient pas tenus d’aller voir ni d’évaluer collectivement ces présentations. Au sortir de la nôtre, le directeur ayant succédé à Raymond vint me trouver pour me faire part de sa satisfaction, renouveler une invitation à conduire un projet l’année suivante, ajoutant que cette fois, pour mon prochain travail, il me demandait de changer de registre et de monter plutôt une comédie. Il suggérait fortement du Feydeau. Je tiens Feydeau pour un génie, mais je lui signifiai néanmoins avec regret mon intention de ne pas poursuivre ma collaboration avec l’INSAS pour le moment. Comme il insistait en vain, le ton changea soudain brusquement et il m’avertit de la façon la plus nette que si je refusais son offre, il m’inscrirait (je cite) : « sur la liste noire ». Ce qui, à l’entendre, me fermerait désormais toutes les portes… Il va sans dire que je ne revins pas. Ce monsieur allait tristement et honteusement finir quelques temps après, éjecté de l’établissement à la demande générale. Ainsi j’étais passé, dans mon rapport à l’INSAS, d’un directeur qui m’avait ouvert toutes grandes les portes quand j’étais à la rue, à un autre qui voulait carrément m’y renvoyer. Cette nomination à la tête de l’INSAS comme successeur de Raymond Ravar pose une fois de plus la question des mécanismes par lesquels ces désignations s’opèrent, puisque le cas est loin d’être isolé.
On pourrait aussi se demander, en ce qui me concerne, si ce monsieur n’a pas finalement gagné, quelques décennies plus tard ?
Aujourd’hui l’INSAS m’a littéralement effacé de sa mémoire officielle. Vanitas vanitatum et omnia vanitas.

 


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