Textes & Publications

Violence invisible et violence spectacle : absence criminogène de réalité - 2002


Auteur : Jacques DELCUVELLERIE
Tiré de : "La violence dans l'information télévisée", publication du Ministère de la Communauté française
Date : 2002

« Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »
(La Société Du Spectacle, Guy Debord)
                         
            Dans « Rwanda 94 », deux instances orchestrent le déroulement du spectacle : le Chœur des Morts et la télévision. Les victimes du génocide occupent une place centrale, fantômes des morts ou rescapés, ceux qui auraient du mourir. La télévision, elle, fait à la fois figure d’accusé et d’enquêteur. A plusieurs reprises dans la pièce un doute fondamental s’exprime, et pas seulement une critique, sur la capacité de celle-ci à rendre compte du réel. Dans un refrain obsédant en kinyarwanda et en français le Chœur des Morts répète :
                                   
« Ces appareils qui propagent l’information
Ce sont eux qui infectent les cœurs et souillent les esprits. »
 
Et plus loin un autre personnage, Jacob, dira :
« Comment dire
l’infiniment grand de la vérité                                                                                        
et l’infiniment petit de la vérité
et l’infiniment complexe des causes et des effets
en un lieu médiatique où la parole est mesurée
où formule vaut mieux que raisonnement
(…)                             
Comment le bruit pourrait-il se faire analyse consistante ?
Comment le temple du spectacle pourrait-il se contenter de l’austérité du vrai ? »
 
            Voilà où se pose, à notre avis, la question de la pertinence des images « violentes ». Cette pertinence ou cette recevabilité ne tient jamais aux images mêmes, mais leur nécessité se déduit, voire s’impose, de l’analyse qui les requiert. C’est la valeur de celle-ci qui détermine leur nature : information ou spectacle.
            Il existe sur le net des sites exclusivement dévolus à des images atroces : cadavres mutilés, charognes, etc. Quoiqu’on pense de la nature du plaisir/répulsion qu’ils procurent, on est bien dans l’ordre du spectacle. Peu de choses distinguent les organes de presse ou les émissions qui, sous prétexte d’enquête, voire de débat, jouent sur la même attirance. Des images de même nature, insérées dans un journal télévisé au contenu informatif dérisoire, ne ramènent-elles pas celui-ci au même rang de pourvoyeur des jeux du cirque ?
            Dans « Rwanda 94 », quand le spectateur voit enfin des images du génocide, il est dans le théâtre depuis plus de cinq heures. Il a entendu longuement le récit d’une rescapée, écouté des chants, des questions, des analyses contradictoires, une conférence d’une heure, regardé une émission de télévision, des visions évoquant l’Eglise, l’Onu, la France, etc. On pourrait affreusement dire que ces images, à ce moment, il les «mérite », elles viennent brutalement rappeler que le génocide c’est d’abord « ça ». Ce temps pris, ce contexte reconstruit et interrogé, cet événement autour duquel on tourne et qu’on retourne, du témoignage à la fiction, c’est le contraire du langage télévisuel. Encore dans le spectacle ces images d’horreur sont-elles présentées dans un silence absolu : ni musique ni commentaire ; de surcroît : elles sont intégrées dans une scène opposant un directeur de l’information à une journaliste sur la question, précisément, de la possibilité ou non de les diffuser et à quelles conditions.
            Aucune image n’est en soi inacceptable, c’est la télévision qui leur dérobe leur réalité et leur sens et les intègre (à la limite : qu’elle le veuille ou non) à son spectacle permanent. Car, à bien y regarder, la télévision ne fait recette de la violence qu’à la dématérialiser. Celle du réel : elle la dérobe, la tait, la masque, celle de la fiction – surabondante – elle en fait l’outil d’une déréalisation de la mort. Contrairement à l’idée commune la télévision ne montre à peu près rien de la violence de notre monde. Le « Monde Diplomatique » a pu titrer un article sur le Rwanda : « un génocide sans images »…Autrement dit aujourd’hui : inexistant. Des centaines de millions d’êtres humains mènent une vie aux conditions infra-animales, des dizaines de millions sont emprisonnés, surexploités, torturés, battus, en proie à des maladies effroyables qu’un peu d’eau potable ou un antibiotique banal pourrait guérir, qu’en est-il de cette réalité sur les écrans ? Et quand elle est « évoquée » dans quel discours s’inscrit-elle ? Le spectacle du caritatif oblitère toujours la recherche des causes. Quel est le système de valeurs, la « déontologie » qui commande que le journal télévisé ne puisse en aucun cas commencer, tous les jours, par l’annonce de la mort de 40 000 enfants due au sous-développement et aux lois de l’échange inégal ? Sur quoi repose, comment se transmet, que cache, cette décision, chaque jour, d’estimer (objectivement ?) que d’autres informations sont évidemment plus importantes ? Que se passerait-il si la télévision offrait réellement à voir la violence du monde et pourquoi ne le peut-elle pas ? Les guerres (Irak, Yougoslavie, Afghanistan) sont désormais plus irréelles à l’écran que les fictions bien-pensantes qui en sont tirées. Entre la violence, toujours incompréhensible, de ce qui se passe ailleurs, en Palestine aussi bien que dans les banlieues, et dont le téléspectateur ne reçoit jamais que l’écho, et la violence démagogique et déréalisante des fictions, on peut craindre que ne se forment les conditions propices à façonner davantage de citoyens prêts à accepter l’inacceptable. 
            Il n’y a pas trop mais trop peu d’images concrètes de la violence du monde à la télévision. Concrètes, c’est-à-dire constituées dans un temps et un discours qui les arrachent au spectacle. Comme disaient mes maîtres : le problème n’est pas de montrer des choses vraies, mais de tendre à montrer – et donc à découvrir – comment sont vraiment les choses.
           

Jacques DELCUVELLERIE