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Les oeuvres singulières dans l'oeuvre commune - 2006


Auteur : Lettre de Francine LANDRAIN à Bernard DEBROUX, 29 mars 2006
Tiré de : Alternatives Théâtrales 88
Date : 2006

Cher Bernard,

 

Depuis notre rencontre, tes questions bouillonnent dans ma tête ; mes premières réponses me semblaient  effleurer maladroitement  les choses mais au fil des jours ça  se précise peu à peu, mes pensées s’éclaircissent et il est important pour moi de te confier l’état de cette réflexion.

 

Pourquoi le Groupov ? Pourquoi cette rencontre ? Pourquoi ça continue ? Qu’est ce que c’est, le Groupov ?

 

Le Groupov est un rêve.

 

Le Groupov est une utopie…

 

La « chose commune » dont parle B.Brecht dans «  La mère », celle qui conduit à se dépasser, à surmonter les blessures particulières, à vivre les contradictions comme forces fécondantes.


 
En ces temps là, des enfants de la fin du 20ième siècle se rencontrent. Ils sont blessés par l’état du monde et de leur Art. Partout,  ils pressentent l’acculturation, la perte de l’humanité dans l’homme, le cynisme, l’abdication devant la bêtise…

 

Mais ils partagent un grand amour pour l’Art du Théâtre, ses moments fulgurants, une grande curiosité envers son histoire dans les différents âges de l’homme, des sociétés.
 


Ils partagent aussi un énorme appétit pour toutes les découvertes, les savoirs et expérimentations qui enrichissent notre connaissance de l’humain. Sans parler des autres arts…
Il y a aussi un certain goût du risque, de l’aventure qui engage « tout soi » et de l’intérêt pour les limites : l’intuition qu’elles permettent d’aller vers l’essentiel, vers le nœud, et quelles sont constituantes de l’acte théâtral qui se veut inaugural, qui veut créer une forme juste pour ce moment ci de l’Histoire.

 

Les premières propositions de Jacques permettent à l’aventure de commencer : nous partons de  la réalité historique du Théâtre devenu un art minoritaire mais nous tenons à nous adresser au monde entier et à tutoyer l’Histoire (oui carrément ! et je voudrais ajouter que Le Groupov a toujours aimé pratiquer la mise à distance par le rire : le nom même de Groupov  … à dire avec l’accent russe). Nous rencontrerons beaucoup d’autres situations paradoxales, et il me semble qu’elles seront une force de création (ça a été longtemps une préoccupation du Groupov par les propositions d’Eric Duyckaerts, peintre/performer/philosophe, qui a participé significativement  à toute la première époque).

 

Un grand rêve sur le Théâtre et ses pouvoirs, donc…

 

Une pratique du théâtre comme l’art humain par excellence, qui rassemble des talents particuliers, qui refuse d’abandonner le collectif comme voie de création.

 

Plus urgente que jamais parce qu’il y a ce pressentiment que la part d’humanité dans l’homme, si durement gagnée, est menacée, voire en train de disparaître sous nos yeux, par le renoncement à l’exercice de la raison ou encore dans notre part la plus intime, par la génétique et ses dérives cauchemardesques, par exemple...

 

Plus urgent que jamais de proposer des rencontres fortes à l’Autre, celui qu’on appelle généralement spectateur, une rencontre qui soit une invitation à un « exercice d’humanité » au travers des voies de la Raison mais aussi par l’exacerbation du Sensible.

 

Le rêve d’un acteur qui aurait incorporé chaque leçon de son histoire, qui ait identifié le pourquoi de ses différentes fonctions aux travers de chaque époque, un acteur pour « l’ère post  industrielle » qui serait témoin par l’exploration de grandes « cathédrales » de son histoire et par l’observation de notre temps, mais aussi parfois « sorcier/ ethnologue », qui honore l’héritage de J. Grotowski ses propositions pour une pratique au delà de la représentation qui engage tout l’individu…

 

Une traversée vers un voyage dans Le Sens mais qui sait qu’existe « La part maudite » dont parlait G. Bataille, cette espèce de « trop plein » qui conduit vers ce que les hommes ont appelé Sacré, qu‘il se manifeste dans la religion ou la guerre. Mais pouvant également conduire à une pratique ressemblant à ce qu’ils cherchent : représentation mais aussi expérience réelle, parce qu‘ils se souviennent qu’à l’origine, le théâtre naît, se constitue en se détachant du champ du sacré, qu’il se propose presque comme une alternative à la religion.
Parce qu’ils croient que le théâtre n’existe vraiment dans ses formes les plus inoubliables  que lorsqu’a lieu ce que les grecs nommèrent Catharsis.

 

Un échange utile qui bouscule et aide à devenir « voyant »  de son humanité, de ses démons, de ses mythologies, de ses tabous, de ses  monstruosités, en rappelant à l’homme qu’il est celui qui forge son destin et celui de ses semblables en ces jours où on nous donne l’impression que nous n’avons aucune prise sur la marche du monde et qu’il n‘ y a plus qu’à l’accepter…

 

Ce rêve, cette utopie, elle fait partie de moi, elle donne une perspective plus riche à  mes actes singuliers, qu’il s’agisse de travaux que j’entreprends ou de participations à des travaux initiés par Jacques, de collaborations intenses avec d’autres ou de rôles plus traditionnels d’interprétation, c’est le chemin dans son ensemble qui me semble faire œuvre significative pour le Théâtre : les œuvres singulières dans  l’œuvre commune.
Et pour moi, cette utopie est toujours agissante, malgré la longue période de mutisme que je traverse, imposée par la vie mais aussi inévitable et salutaire avant de poser des actes exigeants et vraiment nécessaires, il n’y a pas un jour sans que je ne pense ce rêve, les questions qu’il me pose, les choses à accomplir, je pense l’avenir encore riche si le destin nous en laisse le temps. J’ai encore cette envie très forte en moi.
L’Utopie opère encore…