Textes & Publications

Groupov (genre-histoire) - 1992


Auteur : Jean-Christophe LAUWERS
Tiré de : Alternatives Théâtrales 44
Date : 1992

 L'invention du Groupov à Ans Palace

C'est en janvier 1980 que Jacques Delcuvellerie propose à certains de ses étudiants en art dramatique et à quelques amis de se retrouver dans l'ancien cinéma de banlieue «Ans Palace» au sein d'un atelier de recherche et d'expression permanente sur la thématique des «Restes». Michel Delamarre, Monique Ghysens, Eric Duyckaerts, Francine Landrain, Jany Pimpaud et François Sikivie décident de tenter l'aventure.
À l'origine du Groupov, il n'est pas question de but, de spectacles, de représentations, le groupe initial refuse l'idée même d'appartenir au théâtre. Les trois premiers mois du Groupov furent d'une rare incandescence. De cela, rien ne peut être dit, mais les blessures en sont encore lisibles, treize ans plus tard. Jacques Delcuvellerie se souvient : «Dans cette salle vide, les gens risquaient l'inouï, exposaient une intimité transfigurée, et pourtant, si j'avais dû faire le trajet en train de Liège à Bruxelles avec l'un d'eux, j'aurais eu quelque mal à converser. Nous ne nous connaissions pas du tout.»
Cet état paradoxal ne durera pas, naturellement. Les membres du futur Groupov ne réussiront plus à se quitter, jour et nuit. La distinction entre vie et travail connaîtra de graves perturbations, mais toujours réfléchies.
La nostalgie d'un état où se retrouveraient ces conditions initiales, c'est-à-dire ne pas se connaître et tout risquer exposer, a conduit le Groupov à inventer de nombreuses techniques parmi lesquelles je citerai le procédé d'«écriture automatique d'acteur» (EAA), les ateliers «Ici et maintenant» (désormais pratiqués dans certaines écoles d'art dramatique comme l'INSAS), les opérations «Décalages»...
Les premiers événements publics
Après un an et demi de travail confidentiel et purement expérimental, le Groupov se lance dans la représentation publique. Trois événements, dont la structure est presque similaire, se succéderont alors :
- FAITES CE QU'ON VOUS DIT ET IL VOUS ARRIVERA UNE SURPRISE QUE PERSONNE NE PEUT IMAGINER, un événement de 5 heures 30 qui se déroula en mai 1981 à Ans Palace à Liège.
- IL y A DES ÉVÉNEMENTS TELLEMENT BIEN PROGRAMMÉS QU'ILS SONT INOUBLIABLES AVANT MÊME D'AVOIR EU LIEU, 5 heures à Ans Palace à Liège en octobre de la même année.
- TOUT CECI N'EST QU'UNE GLISSADE SUR UN BRUIT MAL FONDÉ qui dura 6 heures, au Plan K à Bruxelles.
Aucun de ceux qui furent présents à ces quelques «représentations» (à peu près trente cinq personnes à chaque fois), qu'ils fussent indignés, dégoûtés, fascinés ou totalement bouleversés ne semblent les avoir oubliées.
Hyper digest de 1983 à 1993
En 1983, IL NE VOULAIT PAS DIRE QU'IL VOULAIT LE SAVOIR MALGRÉ TOUT (53 minutes) sera présenté à l'Ensemble Théâtral Mobile à Bruxelles. Eric Duyckaerts joue et réalise en direct des peintures et confirme que désormais son œuvre, au Groupov, traversera peinture, vidéo, écriture, et jeu.
En 1984, Francine Landrain publie COMMENT ÇA SE PASSE et en donne des lectures publiques. Sous le même titre, au mois de juin de la même année, un événement de six heures, traversant des lieux et des modes de représentations différents, sera l'aboutissement d'un long travail sur la relation au public transformé en «invités». La direction artistique est assurée principalement par Francine Landrain en collaboration avec Jacques Delcuvellerie et Benoit Vreux.
1985 sera l'année de la rencontre entre Francine Landrain, un musicien, Denis Pousseur, et un écrivain-chanteur, Thierry Devillers, autour d'un projet : THE SHOW MUST GO ON qui sera présenté à Liège, Bruxelles, Namur, Anvers, Hanovre et Paris, du mois d'août 1985 au mois de décembre 1986.
À ce moment, s'est révélée violemment la contradiction qui vivifie encore le travail du Groupov : entre la tentation d'une expérimentation hors-théâtre ou sur la limite, et la nécessité du «spectacle», qu'il soit une création contemporaine ou inspiré par la tradition. Bien qu'ils fussent d'accord sur une nouvelle thématique de travail: «Les nouveaux indiens» (définis comme des êtres désappropriés qui disent «je»), Francine Landrain et Jacques Delcuvellerie séparent temporairement leurs pratiques. THE SHOW MUST GO ON traduit pour Francine Landrain la recherche d'une «nouvelle naïveté» qu'elle décrit comme étant celle de «ceux qui ont éprouvé la déconstruction jusqu'aux limites de leurs forces et qui réinterrogent hardiment le champ de la représentation».
L'année suivante, Francine Landrain reçoit le prix de la Communauté française de Belgique pour son scénario TV LES GRANDES MIGRATIONS tandis que THE SHOW MUST GO ON est adapté et réalisé pour la télévision par son auteur et Paul Paquay (RTBF).
En juin 1987, Jacques Delcuvellerie organise « la confrontation de plusieurs créateurs: écrivain, metteur en scène, vidéastes, acteurs, musicien, autour de sa propre confrontation avec la tradition théâtrale européenne (avec au centre, LA MOUETTE de Tchekhov) ». Ce sera KONIEC (GENRE-THÉATRE), spectacle qui tournera pendant deux ans et fera l'objet d'un long métrage en 35 mm de Michel Jakar (1989). Ce sera également le temps des retrouvailles entre Jacques Delcuvellerie, Francine Landrain, François Sikivie, Eric Duyckaerts (qui réalise un travail vidéo) et Denis Pousseur qui signe la musique du spectacle.
1988 sera l'année des expositions, avec celle de Lou Hérion et Victor Barsch, alias Eric Duyckaerts. Glasnotes, le groupe de Thierry Devillers, se produira en concert au Singel de Anvers tandis que Délia Pagliarello et Monique Ghysens présentent RIVAGES À L'ABANDON - MATÉRIAU MÉDÉE ­PAYSAGES AVEC ARGONAUTES de Heiner Müller dans une mise en scène de Jacques Delcuvellerie à Ans-Palace à Liège et aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles.
En 1989, Francine Landrain sera invitée en résidence durant quatre mois à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Elle y écrit LULU-LOVE-LIFE, texte à mi-chemin entre tragédie revisitée et science-fiction, autour d'une figure mythique qui, de "Pandora" à Louise Brooks, ne cessera de la hanter. PENTHÉSILÉE, bientôt, devrait en donner une autre déclinaison. Eric Duyckaerts, après une série de débats-conférences sur L'ART DE PEINDRE, termine le travail vidéographique nommé MAGISTER qu'il avait entamé lors du spectacle KONIEC (GENRE-THÉATRE).
À partir de 1990, le Groupov reçoit de la Communauté française de Belgique une subvention annuelle de base de 3.000.000 FB. Au Festival d'Avignon, Francine Landrain dirige la lecture de son texte LULU-LOVE-LIFE. La RTBF diffuse le film KONIEC (GENRE-THÉATRE) de Michel Jakar, et François Sikivie présente son spectacle, BROLL, dans une mise en scène d'Isabelle Gyselinx.
En 1991, c'est la première publication de la lettre de Jacques Delcuvellerie à Francine Landrain (aux éditions du Cirque Divers, Liège, Collection Papier journal), ainsi que les représentations de L'ANNONCE FAITE À MARIE de Paul Claudel, mise en scène par Jacques Delcuvellerie au Théâtre de la Place à Liège. Cette pièce constitue le premier tableau du diptyque VÉRITÉ dont les grandes lignes sont tracées dans la lettre. La musique originale de ce spectacle est composée par Jean-Louis Libert. À l'Atelier Sainte-Anne à Bruxelles, on présente LULU-LOVE-LIFE. La pièce est publiée aux Editions Théâtrales.
Jacques Delcuvellerie met en scène au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles MATÉRIAU MÉDÉE d'Heiner Müller sur une musique de Pascal Dusapin (création mondiale) ainsi que DIDON ET ENÉE de Purcell sous la direction musicale de Philippe Herreweghe et dans un décor de Johan Daenen. Delia Pagliarello jouera dans la première partie du spectacle.
Le deuxième volet du diptyque VÉRITÉ - TRASH (A LONELY PRAYER) - est présenté en 1992 à l'Atelier à Bruxelles. Le texte de ce spectacle est écrit par Marie-France Collard et Jacques Delcuvellerie. Celui-ci en assure également la mise en scène. TRASH (A LONELY PRAYER (cinq femmes, un homme, cinq micros, un servant de scène) «opposait à la grande certitude inquiète de Claudel, une forme exaspérée où se configuraient à travers un même défi symbolique, la « parole-du-cul » - mais une parole de femmes - et le discours terroriste identifié à une praxis du sacré» (Marie-France Collard).
Eric Duyckaerts publie son essai HEGEL OU LA VIE EN ROSE aux Editions Gallimard (l'Arpenteur).
Enfin, l'année 1993 voit la première projection du film de Paul Paquay GRPV GENRE TÉLÉVISION au Festival de Riccionne TTVV, festival italien consacré aux arts du spectacle retracés par l'image. Ce film se veut recréateur empathique de l'histoire du Groupov. C'est également l'année où Mireille Bailly se voit récompensée de l'Eve de la meilleure actrice pour son interprétation dans TRASH (A LONELY PRAYER, où Jacques Delcuvellerie met en scène LA GRANDE IMPRÉCATION DEVANT LES MURS DE LA VILLE de Tankred Dorst, spectacle étape, avant de s'attaquer à LA MÈRE de Bertolt Brecht prévue pour 1994.
Les projets
Outre le projet de mise en scène de La MÈRE (Jacques Delcuvellerie), signalons la mise en scène de PENTHÉSILÉE de H. Von Kleist par Francine Landrain, la production de DIEU de Frédéric Neige, la sortie du compact disc de Thierry Devillers, ALL IS PRETTY­ TOUT EST JOLI, les DÉCALAGES D'ÉTÉ qui se tiendront en août 1993 et au cours desquels les projets des différents membres du Groupov pourront se rencontrer, le début de définition des suites du projet VÉRITÉ, avec l'idée d'un événement-spectacle: AUTOUR DU LIT DE L'AGONISANT LES ENFANTS JOUENT (titre provisoire), et la réponse de Francine Landrain à la lettre de Jacques Delcuvellerie sur le thème: Le THÉATRE ET LE SENSIBLE. Denis Pousseur achève une partition pour quatuor à cordes et prépare avec Jacques Delcuvellerie et Francine Landrain un opéra-in-progress sur LE JUGEMENT DERNIER. Marie-France Collard entretient une correspondance avec Jean- Marie Piemme sur le thème de FRANKENSTEIN ou LES DÉLIRES DE LA RAISON de Monette Vaquin qui pourrait donner lieu à ...
François Sikivie continue son interrogation sur l'acteur seul en scène. Après BROLL, il prépare LA CUISINE INTÉRIEURE.
Le Groupov ne tient pas à exposer les crises, les scissions, les adhésions qui caractérisent la vie de tout groupe en mouvement. Il regarde cependant avec un certain étonnement le fait d'être resté un collectif, en 1993, et d'avoir gardé ses quatre membres fondateurs: Jacques Delcuvellerie, Eric Duyckaerts, Francine Landrain et François Sikivie. Depuis dix ans, Benoit Vreux, Thierry Devillers, Delia Pagliarello y travaillent. Des artistes de tous les domaines y collaborent. Le Groupov n'a jamais été une entreprise de spectacles, mais un espace de recherche, de confrontations, dont les rencontres avec le public (les «invités») sont très soigneusement choisies. Si l'acte vivant, l'acteur «hic et nunc», constitue depuis toujours l'essentiel de son travail, le Groupov est aussi rock, peinture, poésie, performance, enseignement, philosophie...