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Nous ne sommes pas encore les contemporains de Galilée - 1995


Auteur : Jacques DELCUVELLERIE
Tiré de : Rue des Usines 26-27, thème : Colloque de Liège - Haine de la Culture/Culture de la haine
Date : 1995

"Le 22 juin 1633, à Rome, Galilée abjurait solennellement devant l'Inquisition sa doctrine sur les corps célestes et confessait contre sa conviction profonde que le soleil tourne autour de la terre et que la terre ne tourne pas sur elle-même.
Cette défaite momentanée de l'esprit avait des raisons puissantes, religieuses, sociales, politiques mais aussi généralement "humaines". L'une de ces raisons concerne directement un des fondements de nos démocraties - en quoi elles furent un progrès temporaire bien fragile - c'est ce que j'appellerais "le suspens civilisateur".
La doctrine de Galilée heurtait violemment l'évidence immédiate. Depuis que la terre existe, et porte des êtres vivants, tous ces êtres, animaux et plantes, ont perçu le soleil comme tournant autour de la terre. Bien après, pendant des dizaines de milliers d'années, les humanoïdes, puis les hommes vécurent de même. Et chaque jour encore, nous-mêmes, quoi que nous en sachions, nous percevons cette réalité en accord avec l'évidence et avec nos sens : le soleil tourne autour de la terre.
Pour accepter non seulement de comprendre qu'il n'en va pas ainsi mais tout simplement accepter d'écouter de pareilles explications, il faut suspendre un instant la croyance que nous avons, la foi de tous les jours que nous prêtons à ce que crient nos yeux, notre peau et dans ce suspens consenti, faire un long détour par la démonstration scientifique.
Ce moment de suspens de l'évidence, c'est la condition, peut-être, de la civilisation en général et de la démocratie tout particulièrement.
Inculquer cette attitude, dès l'enfance, à tous les citoyens, c'est une des conditions de sa survie temporaire, c'est-à-dire nécessairement de sa transformation.
Le suspens civilisateur est au travail dans les sociétés qui depuis peu de temps ordonnent qu'un criminel, fût-il un assassin d'enfant, un acteur de génocide, ait droit à un procès, à un avocat et non qu'il soit lynché par la foule ou exécuté par la famille des victimes.
Aujourd'hui, par exemple, le suspens civilisateur voudrait qu'un homme dont le fils est au chômage alors que son voisin immigré travaille, n'en déduise pas que la solution consistant à chasser tous les étrangers dégagera un volume égal d'emplois mais accepte d'entrer dans la démonstration économique difficile que cette évidence est fallacieuse.
Naturellement, ce détour ne le prive pas d'un bouc émissaire sans lui ouvrir en même temps les voies d'une action nouvelle...
On conviendra, je pense, que nos sociétés, si elles sont très attachées à la préservation des apparences de la démocratie - tout le monde se déclare antiraciste, y compris les leaders d'extrême-droite - négligent chaque jour davantage la formation du suspens civilisateur et l'enseignement de ce qui le fonde. Et on les comprend, il s'agit d'un beau cas de "double contrainte" : l'entraînement de chaque citoyen à cette attitude ne garantirait pas seulement la "démocratie" d'une régression à la barbarie, elle jetterait aussi les prémisses de son dépassement."
Ces lignes datent de 1988, en introduction d'une intervention au colloque de clôture, à Venise, de l'Année Européenne du Cinéma et de la Télévision. Devant ce parterre de responsables des média, cela semblait de peu de conséquences...
Depuis, il me paraît que :
1/ toutes les conditions économiques, sociales et idéologiques existent aujourd'hui pour que la "pensée magique" triomphe de la "pensée rationnelle" dans les sociétés occidentales;
2/ les media et les nouvelles technologies participent activement à ce processus;
3/ce processus est la base même sur laquelle des "cultures de la haine" ne peuvent que se développer. Les néo-fascismes, les intégrismes religieux, les nationalismes conquérants et massacreurs, les génocides ne sont pas des résurgences circonstancielles, mais des phénomènes appelés à se développer.
Le "Nouvel Ordre Mondial" a pour gardienne "la pensée unique" dont parle Ignacio Ramonet. Si celle-ci affecte les apparences du marketing drapé dans les oripeaux des "Droits de l'homme", elle s'avère en fait "magique" et inéluctablement : barbare.
Il est de bon ton aujourd'hui, dans toutes les chapelles confessionnelles et philosophiques, de s'en prendre à la science, à l'apprentissage et à la critique rationnelle des connaissances. Les désastres que notre civilisation a générés de par le monde, c'est à la science qu'on les impute. C'est un moyen commode de s'épargner, d'une part, l'analyse des conditions socio-économiques de l'exercice des connaissances, d'autre part, celle de la lutte permanente - à l'intérieur même de l'activité scientifique - de la pensée magique et de l'examen rationnel.
Une psychanalyste, Monette Vacquin, dans son livre "Frankenstein ou les délires de la raison", examine le travail du fantasme à l'intérieur même d'une science nouvelle : la bio-génétique. Dans un débat télévisé récent ('La marche du siècle'), elle a tenté de montrer cela à des savants, elle s'est heurtée au scepticisme ironique quand ce n'était pas franchement la dérision. Ces "scientifiques" n'en étaient pas encore à Galilée. Ils croyaient bien naïvement faire œuvre de chercheurs indépendants et ne distinguaient nullement :
a) que l'exercice de leur activité s'effectuait dans des conditions socio-économiques définies qui conduiraient inéluctablement à développer leurs recherches dans des directions précises aussi bien qu'à en exploiter les résultats à des fins déterminées;
b) que leurs travaux mêmes étaient orientés par des présupposés inconscients, collectifs ou individuels.
On peut aujourd'hui féconder une vierge avec la semence d'un homme mort depuis longtemps. Ce "miracle" n'est pas un mythe mais un fait expérimental parfaitement réalisable. Clones, chimères, tout cela est à portée de main d'une société dont le profit immédiat reste la seule loi fondamentale. Ainsi, aujourd'hui même, le grand public croit qu'il ne s'agit là que de procréation assistée alors qu'on touche à l'identité humaine.
La pensée magique travaille l'activité scientifique, elle travaille bien sûr également les larges masses, y compris les intellectuels. Nous ne mesurons pas à quel point la pensée magique est plus vieille, plus enracinée, plus répandue (95% du globe au moins) que l'activité rationnelle et son corollaire : le suspens civilisateur.
Nous sommes tout étonnés de voir un psychiatre animer le délire nationaliste serbe, un astronaute chercher l'arche de Noé sur le mont Ararat, ou un écrivain allemand sophistiqué se ranger aux côtés de l'extrême droite… Récemment j'ai vu un reportage sur la secte fondamentaliste judaïque "Loubavitch". Un très haut fonctionnaire français y appartenait. La secte admet la bible pour vraie à la lettre. Elle ne permet évidemment pas qu'on interroge cette littéralité (toute la critique exégétique des textes : leur formation, les "écoles", les apports extérieurs au judaïsme, les contradictions, les versions successives, etc...). Ainsi dans son bureau bardé d'informatique, Mr. le Haut Fonctionnaire nous expliquait que le monde a été créé il y a un peu plus de 5000 ans... Il savait, que selon les sciences, cela ne nous mène ni à la formation de l'univers, ni même aux dinosaures, ni même aux grottes de Lascaux... Mais son désir d'appartenance, son besoin d'identité étaient plus forts que tout. "Un jour tout cela sera expliqué". Il va de soi que ses enfants suivent l'enseignement primaire de la secte et ce n'est qu'en secondaire, suffisamment "prévenus", qu'ils rejoignent l'école publique. Ici, on vise clairement à éradiquer toute possibilité d'un réflexe de "suspens"....
L'exemple semble extrême, mais il présente des affinités avec "l'éducation" dispensée à travers toutes les couches de la population.
Le cas "Galilée" s'est posé parce-que celui-ci a poursuivi son travail malgré les préjugés de son temps, mais aussi parce-que les instruments scientifiques de l'observation existaient et parce que la base conceptuelle d'une telle exploration (théories, formes de pensée) existait également. Le jugement de Galilée, et sa défaite, ont été possibles parce que les forces religieuses et le pouvoir temporel étaient les plus forts ; les masses et les intellectuels, totalement sous-informés dans le cadre d'un préjugé dominant, de façon écrasante.
Que voyons-nous aujourd'hui?
- les préjugés : L'information, familiale, scolaire, médiatique, s'opère selon des préjugés absolus et exclusifs.
A 90%, la France a soutenu l'opération "Turquoise" au Rwanda selon le mythe : "nous ne défendons là-bas aucun intérêt, nous allons gracieusement sauver des vies". Ce qu'un examen attentif de l'histoire de la colonie, de "l'indépendance", de l'aide aux ex­-gouvernants, de la lutte contre le FPR, du soutien et de la protection des criminels, de la création de zones d'otages-réfugiés comme masse de manœuvre dément totalement.
L'Occident a voulu croire, croit encore, n'a pas démenti les pseudo-massacres de Timisoara.
De ces événements ponctuels, en passant par les valeurs de base : réussir, arriver, libre-marché, compétition, etc. ; qui n'est pas affecté, peu ou prou, par ce mélange de férocité (la guerre du Golfe, l'embargo), d'inconsciente ignorance (40.000 enfants chaque jour meurent de faim et de maladies dues à la malnutrition - soit 14 millions six cent mille par an, et ceci pour des raisons économiques précises et par la faute d'un ordre économique précis dont le FMI et la Banque Mondiale sont les délégués responsables), et de romantisme débile (de cette abstraite sous-idéologie des "droits de l'homme" en passant par le caritatif, le politically correct, les séries TV américaines et européennes-à-l'américaine et les grands films pleins de bonnes intentions, les confessions en direct etc...) ?
- les outils scientifiques : un débat récent à la BBC, réunissant des experts économistes et des universitaires de très haut niveau, mettait clairement et cyniquement en évidence ce fait : on s'en fout complètement de la recherche scientifique. Le vieux reproche : "les gouvernants ne font pas assez pour la recherche fondamentale", selon eux, est dépassé. On aurait bien davantage besoin de juristes spécialisés, et de techniciens que de savants, aujourd'hui où l'on peut presque sans fin dévider l'écheveau technologique des anciennes découvertes. Chacun était naturellement pour accélérer la fusion de l'école et de l'université avec le monde de l'entreprise, avec le corollaire : sous-financement, abandon des matières "non-rentables", etc...
Il y a plus grave. Le mode même d'éducation et de transmission est devenu magique : l'ordinateur qui vous affiche une page de données, au lieu de vous obliger à lire le livre d'où vous devriez la dégager ; la déréalisation non seulement de l'information mais de la forme de communication de celle-ci. Tout cela a été étudié mais n'est nullement pris au sérieux. Il en va de même pour les jeux, les loisirs, la virtualité comme technique du narcissisme jusqu'à l'abrutissement intégral.
Ainsi va-t-on vers un monde où les enfants ont encore peur du loup ou de Dracula mais pas de la bombe à neutrons ni surtout de ceux qui ont déclaré mener en Irak une guerre "chirurgicale" alors qu'ils employaient des armes radioactives à l'uranium appauvri. Un monde sans mémoire où l'on vous ressasse avec une complaisance trouble les génocides d'antan, sans jamais éclaircir précisément les causes, ou en les décrétant "au-delà de toute analyse". Un monde où, insidieusement mais de plus en plus explicitement la haine de la culture devient le préalable fondateur d'une culture de la haine...
Si l'on doit aujourd'hui, et c'est une URGENCE, se battre sur tous les fronts de l'exclusion, du racisme, de l'oppression, cette lutte ne peut faire reculer durablement l'ennemi sans s'attaquer à ce qui lui assure un soutien de base dans la plus grande partie de la population. C'est-à-dire : le développement impétueux de la pensée magique la plus réactionnaire (dans les conditions d'une aggravation continue des moyens d'existence) par les attaques en règle contre l'attitude rationnelle, la pensée et l'analyse dialectiques ; par le média-mensonge, la destruction de l'école (non seulement par le sous-financement endémique mais par la perversion des formes comme des buts de l'enseignement), l'offensive généralisée sur la sensibilité des enfants et des adolescents par la consommation illimitée de produits conduisant à la cécité mentale et émotionnelle.
Certes, s'attaquer à cela, c'est attaquer le système lui-même, celui qui tue dans le tiers-monde et ruine la santé, la pensée et la créativité chez nous. Cette lutte ne semble pas être l'objet de cette réunion. Nous avons perdu confiance dans les grands objectifs et les luttes à long terme... Ne devrions-nous pas, là-aussi, pratiquer un moment de "suspens civilisateur" ?
Je suggère qu'un auteur que nous mettons en scène en ce moment nous en fournisse le premier indice :
 
Gîtes pour la Nuit
On me dit qu'à New-York
A l'angle de la 26éme rue et de Broadway
Un homme chaque soir se tient les mois d'hiver :
Il procure aux sans-abri qui se rassemblent là
Un gîte pour la nuit, qu'il demande aux passants.
 
Le monde n'en est pas changé
Les rapports entre les hommes n'en deviennent pas meilleurs
L'ère de l'exploitation n'en est pas abrégée pour autant
Mais quelques hommes ont un gîte pour la nuit :
Le vent toute une nuit sur eux ne soufflera
La neige qui était pour eux tombera dans la rue.
 
Ne pose pas ton livre encore, homme qui lit ces phrases.
 
Quelques-uns sont pourvus d'un gîte pour la nuit
Le vent toute une nuit sur eux ne soufflera
La neige qui était pour eux tombera dans la rue :
Mais le monde n'en est pas changé pour autant
Les rapports entre les hommes n'en deviennent pas meilleurs
L'ère de l'exploitation n'en est pas abrégée pour autant.
Bertolt Brecht