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Entre autre... - 1982


Auteur : Jacques DELCUVELLERIE, Eric DUYCKAERTS, Francine LANDRAIN
Tiré de : Carré Magazine n°2, avril 1982, p. 66-70 + "Sur la limite, vers la fin" Groupov/Alternatives théâtrales
Date : 1982

Entre autre...
 
Jacques Delcuvellerie, Éric Duyckaerts, Francine Landrain
 
Le GROUPOV oublie beaucoup de choses quand il s’agit de théâtre. Il ne garde que les restes de cette apparition. Les restes ont formé la thématique de son travail de deux ans, mais elle était elle-même résiduaire. Un tel thème contamine ce qu’on en veut faire. Pas d’exhaustivité, pas d’étude qui se prétendrait extérieure au phénomène du déchet. Res derelictae, choses sans maître, notre éternelle mitoyenneté, l’extranéïté des humains par rapport à ce qui leur arrive, le fait qu’ils ne constituent pas le sens de leur histoire, les ruines qu’ils parcourent sans pouvoir y attacher aucune signification, faute de quoi, l’échec des tentatives d’aménagement du sens, tout cela vient se bricoler pour nous faire un présent de restes. [...]
 
D’une manière générale au théâtre, les acteurs, personne ne sait ce que c’est. Et d’une manière générale, on peut difficilement compter sur les acteurs pour nous dire ce qu’ils font sur un plateau. La seule information qui ressorte, c’est peut-être : « on n’est pas soi-même sur le plateau », ou ce qui revient au même : «on est vraiment soi-même sur le plateau». Il faut s’arrêter à cette définition qui est peut-être la définition du théâtre. On mesure alors l’ambiguïté de toutes les entreprises qui visent à faire une «co-gestion dramaturgique», mauvaise foi ou bonne conscience dans la manipulation d’une ignorance fondamentale. Les acteurs, en fait, sont des barbares. C’est pour ça qu’ils sont assignés à la surveillance de metteurs en scène ou de dramaturges. C’est aussi pour ça que les pièces les plus civilisées sont les plus emmerdantes : on y retrouve grandeur plus que nature, les manières de table, du sachet de frites au caviar. [...]
 
Il y aurait quelque part un trésor de significations. Les acteurs sont comme les ministres d’un culte qui met les spectateurs en relation avec le trésor. Ce trésor existe comme Zorro : « sinon dans les faits, du moins dans l’imagination des malheureux qu’il a essayé de soustraire à l’arbitraire et à la méchanceté de certains hommes ». Outre que le trésor avec lequel on veut nous mettre en rela- tion semble devoir être de plus en plus con, il est peut-être temps de dire que Zorro n’existe pas.
 
Qu’est-ce que les acteurs ? On agit toujours comme si la question avait sa réponse depuis longtemps. Le Groupov part du sentiment contraire.
 
Février 1982
 
 
Proposition d’un premier type de comportement Groupov (Déception)
Sur-sensibilité...
Transparence...
Développement...
Défection...
Dépassement...
(extrait, mars-avril 1980)
 
 
Comment ça s'est passé
 
Faites ce qu'on vous dit et il vous arrivera une surprise que personne ne peut imaginer (mai 1981, Ans-Palace Liège).
Il y a des événements tellement bien programmés qu’ils sont inoubliables avant même d’avoir eu lieu (octobre 1981, Ans-Palace Liège). Tout ceci n’est qu’une glissade sur un bruit mal fondé (décembre 1981, Plan K Bruxelles).
 
 
(Chronologie des actions lors de la présentation du Groupov, Ans-Palace, 31 octobre 1981)
 
17h
Entrée des spectateurs (une trentaine, pas plus).
 
Accueil par une bande enregistrée sur cassette, appareil visible sur pupitre, seule présence :
 
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs... Messieurs,

La troisième guerre mondiale arrivera certainement. L’enchaînement des événements qui doit conduire à cette catastrophe n’est plus seulement prévisible : il est en cours. Nous pouvons supposer que l’espèce humaine aura des survivants, mais rien de ce que nous connaissons aujourd’hui ne subsistera.
Cette situation nouvelle dans notre histoire modifie jusqu’à un certain point nos sentiments et nos idées envers la pratique artistique. Le théâtre, en particulier, s’accorde singulièrement à ces temps troublés puisqu’il constitue lui-même un morceau d’histoire démodé, et nous faisons choix avec lui de parler aujourd’hui au petit nombre (entrée de quatre personnes relativement étranges, se dispersant parmi les invités).

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs... Messieurs,

Le Groupov est ému et heureux de votre visite ce soir. Permettez-moi en son nom de vous souhaiter la bienvenue en ces locaux. Notre rencontre sera longue et malaisée. Nous espérons que la courtoisie et le tact, dont vous appréciez certainement comme nous toute la valeur en ces jours difficiles, présideront jusqu’au bout à notre réunion.
Nous vous proposons à titre de premier passe-temps de louer un des acteurs qui sont mis ici à votre disposition. En versant à l’un d’eux la somme de cent francs, vous serez assuré de la jouissance de cet acteur pour la durée d’une demi-heure. Votre location ne vous donne pas l’exclusivité. Chaque acteur sera probablement sollicité par plusieurs spectateurs. Nous supposons qu’ils organiseront collectivement leur location. Cette somme couvre également le prix de votre entrée, de la restauration et des boissons qui vous seront servies. Nous pensons que c’est un prix raisonnable. Plus tard, si vous le désirez, vous pourrez à nouveau louer un acteur, mais le paiement ne s’effectuera plus en argent.
Veuillez considérer maintenant la question du choix de l’acteur. Cette décision influence tout le déroulement de notre rencontre. Essayons de ne pas nous contrarier dès le début. Agissons avec délicatesse et responsabilité.
Ceux qui ne désirent pas du tout louer un acteur doivent s’en aller maintenant. Nous ne désirons pas qu’ils restent.
Vous avez maintenant trois minutes pour examiner les acteurs, réfléchir, et fixer votre choix.

(Bruit blanc, trois minutes)

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs... Messieurs,

Le temps imparti à votre réflexion est écoulé. Veuillez maintenant choisir un acteur en vous portant près de lui, et effectuer le paiement des cent francs nécessaires.
Nous vous remercions à nouveau pour votre présence, votre compréhension et votre prudence. Et nous vous souhaitons une excellente soirée.
 
17h15
Location. Les acteurs remettent l’argent à Jacques Delcuvellerie ou Éric Duyckaerts. Les acteurs «loués» sont avec les spectateurs dans des locaux séparés.
 
17h45
Fin de la location. Les acteurs donnent un fragment du texte « En route vers les l’île de Gabriola».
 
17h47
Tous les spectateurs sont regroupés dans un même local. Une actrice, un miroir, un mini-cassette, un écran vidéo. Démonstration-ov intitulée « Some act» («avec ce que nous avons, faire avec»).
 
18h15
Fin de la démonstration. L’actrice se dévêt un peu (buste de dos, et sort par le terrain vague, scène à peine entrevue du vent et du feu).
 
18h17
Les spectateurs sont seuls, on sert des apéritifs. Première pause-ov.
 
18h22
Une actrice qui s’égare revient dans la salle un moment. On la reconduit.
 
18h30
Repas. Les spectateurs pénètrent dans une autre salle, sur leurs chaises, il y a des sachets plastiques et des sandwiches, au sol des boissons. En face, les acteurs disposés en tableau et une longue table pleine de provisions ordinaires. Quelques petits accessoires. Un temps. Un spectateur est installé sur le plateau dans l’espace des acteurs. Puis certains mangent de part et d’autre.
 
19h30
Beaucoup de choses ont été bouleversées. Il y a un noir complet, on entend la musique de Gavin Bryars Jesus Blood. Certaine lumière. Des jeux n’aboutissent pas.
 
20h
Fin de la musique. Suite de la vie des choses sans maître.
 
20h45
Le plateau est un peu déblayé. Les acteurs parviennent à former une ligne face au public pour exécuter une petite danse sur Decades de Joy Division.
 
20h50
Une actrice semble se détacher du jeu. Un des régisseurs intervient près d’elle. Il y a une bagarre très rapide où le régisseur (ou metteur en scène ?) est jeté par terre, lunettes brisées. Les acteurs sortent précipitamment.
 
20h52
On suspend un moment sans sortir. Deuxième pause-ov. Boissons.
 
21h15
Entrée dans le dernier local. Disposition rituelle : quatre petits autels bas, bougie, soucoupe, pinceaux, verre d’eau, une scène à l’italienne surélevée, un grand écran. À genoux, les acteurs attendent, l’un d’eux, sur le côté, défèque dans un récipient et, à l’aide d’une cuillère en argent dispose un peu de cette matière dans chacune des soucoupes individuelles. Les acteurs se maquillent avec de la couleur à l’eau et les excréments, masques.
 
21h45
Les acteurs montent sur la scène et jouent certains tableaux de théâtre muet. Sur l’écran on voit alternativement des photos de chacun d’eux enfants, et du lynchage d’un jeune homme par une foule en Asie. Les photos passent du flou au net et inversement, lentement. Pendant ce temps une bande- son diffuse le Chant des baleines, accompagné d’une basse électrique et du texte En route vers l’île de Gabriola.
 
23h
Fin. Les acteurs descendent un à un. On prend quelques «Polaroïd» du public. On ouvre les portes du jardin. Les acteurs se démaquillent dans une sorte de loge en plein air, près du tas de charbon.
 
*Carré Magazine n2, avril 1982, p. 66-70.