Textes & Publications

Lettre au Groupov - 2001


Auteur : Claire RUFFIN
Tiré de : Alternatives théâtrales n°67-68
Date : 2001

Lettre au Groupov*
 
Claire Ruffin
 
 
PARIS, le 29 janvier et les jours qui suivent.
 
Après avoir vu RWANDA 94 à Rungis...
Tellement besoin de vous questionner.
Besoin de vous dire aussi...
Ce moment que j’ai vécu – car il s’agit bien de vivre.
 
Ce soir-là je suis allée au théâtre.
Je ne savais pas que le monde serait là aussi. Et moi dans le monde...
 
Musique. Mélodie hésitante et inquiétante.
Mais peut-être suis-je inquiète indépendamment de la musique. Plus elle se prolonge, plus l’angoisse augmente. Pourquoi tout ce temps de préparation ? Qu’allez-vous nous faire subir ? Mais parlez donc !
La fiction permet-elle d’échapper à la réalité ? Est-elle là pour la servir ?
«Je ne suis pas comédienne», me répond-elle... «Il était une fois ce que j’ai vécu. »
Une femme sur une chaise, une parole vraie, la foule qui l’écoute. Déjà nous ne sommes plus seulement spectateurs, nous sommes aussi témoins muets de l’horreur.
Elle se lève, elle lève la main, elle jure. Je voudrais lui répondre que je ne peux que croire tout ce qu’elle dit, mais ce silence dans la salle me glace. Est- il trop tard pour répondre ? A-t-on déjà vu au théâtre quelqu’un se lever pour rassurer celui qui est sur scène: mais oui, je vous crois! D’habitude, dans la salle et sur scène, on s’accorde pourtant d’office sur ce point : pour un instant, faisons tous semblant de croire que tout ceci est vrai, tout en étant conscients que ce n’est qu’un jeu.
Ici, pas de mascarade ?
Les images envahissent ma tête. Quel courage. Quelle horreur.
Heureusement, elle est loin. Tous ces spectateurs devant moi me protègent et me cachent, garde-fou.
Elle et moi, nous ne sommes pas dans le même espace.
Pas dans le même monde ?
Puis d’autres surgissent. Partout autour de moi.
Mais combien sont-ils? Quoi, eux aussi? Une histoire était possible à
entendre, mais pas toutes ces voix (comme si je pouvais encore croire que ce génocide n’était que celui de la famille d’une seule femme...).
Je n’arrive plus à écouter, je ne veux pas... Laissez-moi tranquille, je suis au théâtre !... Comment trouver une échappatoire ?
Et si c’était des comédiens, s’ils récitaient le témoignage d’un autre ? Cette idée me soulage quelques secondes. Ils sont un peu acteurs, je suis un peu spectatrice.
Ouf, je suis un peu au théâtre. Oh, quel beau décor !
Quel paradoxe... Autrefois on cherchait des moyens d’introduire une distance au théâtre pour que le spectateur ne se laisse plus prendre au piège de la fiction.
Aujourd’hui c’est par des indices de fiction que j’essaye de me distancier de la réalité.
Et ça marche... Pourquoi ce soulagement ?
Il me dégoûte.
Ces témoignages, s’ils ne sont pas directement les leurs, n’en sont-ils pas
moins vrais ? Je n’ai pas le droit d’être sourde, d’essayer de m’échapper. Alors j’écoute cet homme. Il est si proche...
Les mots, les chants, tout me pénètre. Mes dernières résistances, mes dernières barrières s’effondrent. Résistances de celle qui veut savoir, mais pas trop. Barrières que j’avais posées en tant que spectatrice. Chacun de son côté. Vous envahissez mon espace et tout mon corps en même temps. Je ne suis plus à l’abri. J’écoute cet homme, mais je ne vois plus rien.
Je pleure.
Je ne pourrai pas tenir tout le spectacle (mais tenir quoi ? mon masque, mon indifférence, mon insensibilité ?).
Ai-je déjà pleuré dans un siège de spectateur ?
Je ne me souviens pas. De toute façon, ce ne sont pas des larmes de spectateur pris dans la fiction. Ce sont de vraies larmes. Je suis prise au piège de la vie, ou plutôt de la mort.
Comment pourrais-je m’arrêter ?
Une fiction vient à mon secours avec ses gros sabots. Mais qu’est-ce qu’ils font ? Qu’est-ce que c’est que cette fausse présentatrice ? La colère me prend. Ces fantômes ! Ça ne tient pas debout ! Qu’est-ce que ces acteurs viennent foutre ici ? Ils n’ont rien à faire là. Rentrez sur vos scènes futiles avec votre théâtre ! Laissez nous encore entendre la vérité !...
Non, en fait non, pas ça. Pas encore ça, pas tout de suite. Je n’ai pas la force. Restez là. Restez là, je respire. Je peux m’ennuyer, je peux m’exaspérer, je peux rire aussi. Merci histoire farfelue. Tu ne me touches pas, mon siège redevient confortable.
Pourtant cette fiction n’est-elle pas qu’un détour pour mieux saisir le monde réel ?
Puis les fantômes prennent corps. Et la réalité revient au galop. Une litanie de questions.
Je suis sidérée, je suis emportée. Je n’en crois pas mes oreilles qui sont pourtant charmées. Que m’arrive-t-il ?
Et eux, tout autour de moi, que leur arrive-t-il ? Ils applaudissent. Je ne sais plus à quoi ça rime. Ça me paraît soudain injurieux.
À qui vous adressez-vous ? Qu’attendez-vous de nous ?
Je regarde les gens autour de moi...
À qui vous adressez-vous ? Ne sommes-nous pas un public acquis d’avance ?
Votre travail ne devrait-il pas s’adresser avant tout à ceux qui, à cette heure même, sont devant leur poste de télévision ? À ceux qui ne veulent pas savoir ? N’est-ce pas un spectacle obligatoire, pour tous? Pourquoi jouer dans les théâtres et non sur les places publiques? Et puis dans les écoles, dans les entreprises, chez les gens...
Non, bien sûr, ce n’est pas possible. Ce que vous faites a besoin de silence, d’attention, de recueillement, de temps aussi (celui, long, de l’expérience), et de pauses. J’oubliais que c’est aussi un spectacle, et pas seulement un rattrapage d’information. Mais quel dommage de ne toucher qu’un public demandeur, et si restreint.
Je regarde encore les gens tout autour.
Ma question se transforme : qu’attendez-vous de nous ? « Qu’ils n’oublient pas de dire»... Mais qui «ils»? Les médias ? Moi ; nous ?... Merci de ne pas employer le vous directif. À chacun de choisir s’il veut faire partie de ce « ils ». Vous ne vous adressez pas à ceux qui ne veulent pas savoir. Pas de prise d’otage, pas de terrorisme de l’information. Ceux qui veulent peuvent savoir.
Une minorité certes, mais une minorité active ? À nous de continuer notre route et de la faire partager à d’autres. Spectateurs témoins. Emmener plus loin ce que nous apprenons et ce que nous vivons ce soir. Devoir de dire à notre tour, devoir de mémoire.
«Je ne suis pas comédienne» à-t-elle dit, je crois, pour commencer...
Maintenant j’ai envie de lui répondre : grâce à toi je ne suis pas spectatrice. Je suis citoyenne... Écrire ce mot me fait sourire. Pourquoi?... Je l’ai entendu tellement souvent, évoquant plutôt quelqu’un laissant les autres agir à sa place...
Je suis citoyenne. Je suis responsable de mon ignorance. Je ne peux accepter l’impuissance. Je suis donc aussi responsable de ce que je ferai demain de ce que vous m’avez donné.
Ce soir je t’ai entendu, et je veux entendre encore le monde. Comment agir ?
Comment situer le réel dans votre théâtre ? Est-il partout et nulle part ?
De nouveau sur scène, la journaliste. Elle veut en savoir plus. Tellement intoxiquée alors qu’elle croyait savoir et informer. Tout à coup avide de vérité. Un peu pitoyable...
Pitoyable, voilà comment je me sens moi aussi à cet instant. Je la trouve pitoyable et je lui ressemble. Identification inavouable? Nous suivons peut- être la même route. Mais la sienne ne doit pas empêcher la mienne. Pas de catharsis de mon ignorance honteuse.
Elle va chercher un homme, juif, qui a connu l’horreur de l’holocauste. Il est à la fois conteur et personnage vivant sa rencontre avec cette journaliste qui vient lui demander de l’aide. Ouf, fiction... Fiction? N’est-il pas en train de jouer son propre personnage ?
La réalité (certaine cette fois ?) revient avec le journal de 20h. Cet homme de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme. Il savait tout, et il l’a dit au moment des faits à la face du monde. Ça n’a servi à rien... : Je n’ai pas pu voir, je n’ai pas la télé... Ah si... en 1994, si. Aucun souvenir. Il n’y avait pas la place pour cette réalité-là dans mon esprit. Aucune excuse.
Et lui, ce conférencier, est-ce un comédien ? Non, il sait de quoi il parle. Les deux personnages de fiction (dont l’un est peut-être réellement ce qu’il joue) interrogent et deviennent spectateurs, avec le Chœur des Morts (vrais rescapés donc faux morts ?), de la réalité exprimée par la bouche d’un spécialiste.
Je ne sais plus qui est simple témoin de son expérience ou de sa connais- sance propre, qui est rapporteur d’une situation réelle, qui est personnage de fiction...
Je n’essaye plus de savoir.
Pour l’instant, ce qui m’importe de comprendre, c’est de quoi on parle ici. Une femme derrière moi dit à ses voisines: «Attention, écoutez bien ce qu’il va dire ». Avec gravité et autorité. Alors j’écoute. Je m’attends au pire. Le pire arrive. C’est ahurissant. J’ai l’impression de commencer seulement à comprendre, et en même temps je saisis de moins en moins comment tout cela est possible.
Merci de ne pas donner que des témoignages, mais aussi des explications.
La réalité aura tenté de venir en aide à la fiction, qui continue son chemin.
L’homme juif raconte... et à nouveau je n’arrive plus à écouter. Réalité ou fiction, peu m’importe. Un terrible épuisement s’abat sur-moi. J’en ai assez. Pas tous les génocides en un seul soir. Je tombe dans un état étrange, entre le sommeil et la conscience. Tout est si lointain. Je nage en plein cauchemar éveillé, je crois ne saisir que des bribes. Un curé haïssable, un militaire haïssable, des hyènes haïssables, un président haïssable. Et d’ailleurs je les hais.
Les tambours me sortent de mes songes. Je refais surface, car quelle beauté. Leur fierté et leur simplicité, leur bonheur m’éveillent. Comment peut-on les prendre pour des sauvages ?
Je replonge. Je revois des pièces montées par des metteurs en scène français avec des comédiens africains. Où chants, musiques et danses étaient utilisés comme un folklore remplissant le vide laissé par le changement de décors. Je suis exaspérée. Où passe la frontière entre exotisme et respect de la culture ?
Je reviens au spectacle en même temps que les images réelles. Lorsque la journaliste doit d’abord montrer à un seul homme ce qu’elle veut montrer au monde entier. Le réveil est radical et insupportable. J’oublie de respirer. Assez. Comme dit l’autre : où est la musique ?
La journaliste ne fera jamais son émission.
Je crois entendre des applaudissements après l’annonce de cette censure. J’ai l’impression de sortir d’un cauchemar. Comme dans cet état de trouble au réveil où l’on sait que les images et les sensations ne sont pas réelles, mais sont des créations ou plutôt des re-créations de notre esprit à partir de choses vécues. Pourtant tout notre corps a véritablement vécu une expérience.
Voilà exactement ce que je ressens à cet instant. Je n’ai saisi cette fiction que de façon lointaine, et pourtant elle m’a touchée. Elle est invention, mais à partir de choses réelles. Elle m’a touchée dans mon corps comme un rêve ou un cauchemar.
J’essaye de démêler tous les niveaux de réalité de ce que je viens de voir... Impossible. Et à quoi bon ? La réalité nourrit la fiction et la fiction en retour sert la connaissance de la réalité. Non, tout n’est pas si simple. La frontière entre ces deux notions explose.
Sont-ils acteurs ou racontent-ils leur propre histoire? Le «ou» n’a plus de sens. Tous savent de quoi ils parlent et c’est là l’essentiel. Ils ne donnent pas seulement un texte. Ils savent ce qu’il y a derrière. Chacun livre un acte sur scène qui a à voir avec la réalité.
Tous les niveaux de prise de parole partagent le même but: donner un regard sur le monde réel. Le théâtre est là pour mettre en relation deux réalités : celle des faits passés, et la conscience de ceux qui sont là ce soir.
Chaque mot – prononcé sur scène, chanté ou retransmis par vidéo – est une pierre servant à construire un seul édifice. Peu importe de quoi elle est faite.
Comment dire l’horreur du monde avec beauté ? Vous reprenez par une cantate, pour montrer encore une fois l’horreur, encore une fois la lâcheté des Européens, encore une fois ces morts dans une liste sans fin. Comme lors de la litanie des questions, je bois les paroles. C’est magnifique... Magnifique ? !
Encore une fois je me sens écartelée.
Choquée par les propos, émue par la poésie et la musique. Terrifiée et transportée. Comment puis-je m’horrifier et m’extasier en même temps ?
Cette dualité me révolte, mais elle m’enchante également.
Comment faites-vous pour dire l’horreur avec beauté ? En avez-vous seulement le droit ?  
Un génocide peut-il être matière à créer la beauté ?
Vous trichez avec nous. Au lieu de nous dire simplement les faits, vous les enrobez d’une musique qui nous touche plus sûrement. Manipulation !
Mais non pourtant, je ne me suis sentie à aucun moment manipulée.
La musique n’est pas celle désirée par la hyène, ce n’est pas une musique
d’accompagnement, un peu triste et lente. Pas de grand verre d’eau pour avaler la pilule. Pas une musique qui camoufle mais une musique qui porte le message, qui le rend plus percutant, plus beau, plus vif.
Merci de ne pas hurler, de ne pas me balancer des vérités en pleine figure. Merci de ne pas nous donner ces choses avec douleur, mépris, haine. Merci de faire de l’art et non un flash d’information. Merci pour la poésie. Merci de nous montrer que la recherche esthétique n’empêche pas une prise de parole engagée, et inversement.
La voix s’éteint et la lumière aussi. Je me sens seule tout à coup. Pourtant tellement de morts et de vivants m’entourent. Alors les vivants frappent encore une fois dans leurs mains. Mais comment peuvent-ils applaudir? Je me sens tellement honteuse. Comment applaudir ce massacre, cette catastrophe humaine. Ne venez-vous pas d’entendre une liste de disparus? Comment applaudir après une telle énumération? Qu’avez-vous fait pendant tout ce temps pour pouvoir applaudir aujourd’hui ? Essayez-vous de sécher vos mains pleines de sang ? Pardon. Je suis pétrifiée. Cet enthousiasme du public qui se lève me déroute [...]. 

 

*Alternatives théâtrales n°67-68, RWANDA 94. LE THÉÂTRE FACE AU GÉNOCIDE. GROUPOV, RÉCIT D’UNE CRÉATION, 2001, p. 8-11.

Claire Ruffin participe à la mise en scène et à l’écriture de plusieurs spectacles à Grenoble, notamment pour le Groupe O et le Théâtre Mozka où elle est également comédienne et musicienne. Claire Ruffin a réalisé un mémoire de DEA sur le théâtre documentaire et RWANDA 94 à l’Université de Paris III.