Textes & Publications

Une vision - 1993


Auteur : Jacques DELCUVELLERIE
Tiré de : Cahiers Groupov Trash, Edition Groupov en co-édition avec La Rose des Vents
Date : 1993

Une vision*
 
Jacques Delcuvellerie
 
Il existe d’emblée pour TRASH une grande différence avec nos créations précédentes: une vision préexiste à son entreprise. J’ai eu cette vision à Rome, en 1987.
 
Nos spectacles jusqu’ici rassemblaient et transcendaient dans une forme non-préconçue les recherches d’une période donnée. Ici, au contraire, une vision déjà très nette de la forme finale a structuré l’ensemble du processus. Cette vision s’est imposée d’emblée, c’est à partir d’elle, et non l’inverse, que les thèmes évoqués (le cul parlé, la rédemption simulée d’Andréas Baader) se sont révélés. Voici comment, en 1989, je résumais cette vision :
 
«– La scène est vide.
 
– À l’avant-scène : cinq micros sur pied, identiques.
 
– Devant la scène, entre elle et le public, une rangée de cinq brûleurs allumés et une bonbonne de gaz. Sur les brûleurs, cinq marmites à pression. Les soupapes tournent tout doucement.
 
– Une femme entre, sur le plateau : la trentaine, pas nécessairement belle mais attirante, avec un genre «spécial» mais habillée tout à fait quotidiennement, comme une passante. Elle s’arrête devant un micro, ne regarde personne (sa main peut-être), et lâche à voix basse mais nette: «Foutre!».
 
– Elle poursuivra ce monologue chuchoté ou grondant, lent, espacé ou nerveux, dérapé, haletant, sans interruption, pendant que d’autres femmes entreront, se placeront devant les micros restant, entameront à leur tour un monologue personnel, yeux clos ou écarquillés, toujours de face.
 
– Ce sont cinq femmes très différentes, par l’âge, le physique, l’apparente condition sociale. Elles s’expriment aussi avec des accents différents, et l’on peut deviner leurs nationalités diverses. Elles parlent français ou anglais.
 
– Ainsi il y a cinq micros et cinq femmes, et c’est là l’essentiel. C’est ça, «Trash». Elles parlent. Elles disent des choses banales dans un état de désir réel, concret, et des choses insoutenables, fantasmes pervers d’un monstre inassouvi.
 
– Elles parlent ainsi de face, bien en face, toutes ensemble et pourtant séparément. À aucun moment elles ne se toucheront, ne se regarderont, ne dialogueront. Si elles se déplacent c’est dans l’axe d’un couloir invisible mais infranchissable du fond de la scène vers leur micro.
 
– Cependant ce qu’elles disent séparées, forme une étrange musique ensemble. Ce doit être aussi différent du brouhaha d’une salle d’attente que le chant grégorien. Pourtant cela ne semble pas fait exprès. Sauf en de certains moments, rares, manifestement organisés en vue d’un effet collectif, cela semble plutôt un miracle permanent, comme si elles étaient «branchées» ensemble, parties disjointes d’une même programmation, paroles éparpillées d’un même chant déchiré, mais qu’on sent tout le temps.
 
– Il y a donc une musique, et peut-être même, présent hors du plateau, un musicien (1). Il n’y a comme musique que ces cinq voix ; comme actions, que ces mots et ces images insupportables. Pourtant il devrait y avoir un musicien.
 
– Il y a aussi, peut-être, deux hommes à peine visibles. Un jeune homme qui sert furtivement de servant de scène et un homme plus âgé, en contrebas, à moitié enterré près des marmites à pression, assis à un tout petit bureau.
 
– À un moment donné les Cocottes-minute seront ouvertes et leur contenu sera servi aux spectateurs : soupe de marrons » (2).
 
1989
 
 
*Cahiers Groupov TRASH, Édition Groupov en co-édition avec La Rose des Vents, novembre 1993, p. 53-54.

 

1. Finalement tout le spectacle sera entiè- rement conçu sur l’intégralité de l’œuvre AT LAUWDES DEO de Christopher Tye, pour violes de gambe, interprétée par l’ensemble Hesperion dirigé par Jordi Savall.
2. On peut se faire une idée de la nature du matériau textuel de TRASH en se reportant dans cet ouvrage à l’article Le chœur des prières solitaires p. 249. TRASH (A LONELY PRAYER) a été intégralement publié, voir références ci-dessus.