Textes & Publications

Le Deuil Impossible - 1984


Auteur : Jean-Marie PIEMME
Tiré de : Alternatives Théâtrales n°18
Date : 1984

 
Le corps dénudé, exhibé sur le lieu scénique parle-t-il fortement le langage d’un être là, lourd et insistant ? A-t-il vraiment pour effet de conforter notre quiétude cultivée à la brutalité du naturel ? Ces corps dénudés que je vois raconteraient-ils un simple fait de première évidence que j’aurais quelque peine à saisir ? Ces bras, ces jambes, ces sexes, ces fesses, ces yeux, ces torses disent-ils : « Nous voilà sans fard, livrés tels quels, pâture pour votre voyeurisme, brûlure pour votre désir ? Et pareil discours n’accroît-il pas son bien-fondé lorsqu’il se soutient de la proximité du corps montré et de regard voyeur là où nulle esthétique de l’image n’allège le scandale ?"
 
La nudité sied au GROUPOV – c’est de son dernier spectacle qu’il s’agira ici. Car de celle-ci, il ne tire aucun effet d’évidence et il n’attend aucun surcroît d’intérêt. Pas même un petit bénéfice équivoque ou une plus-value voyeuriste minable. À peine la griserie légère et fugace que donne toujours la provocation lorsqu’elle est assumée et sans hystérie. Si, par le corps dénudé, le GROUPOV capte et mon regard et mon désir, c’est pour ainsi dire calmement car de sa séduction, il fait un plaisir de théâtre d’abord. L’impudeur de sa pratique est une arme du sens – et non des sens – une joie de l’écriture, une ruse du symbolique, tout sauf la fracassante irruption du vrai, du naturel, de l’authentique, du primitif, du tréfonds.
 
Passé le premier moment de stupeur que provoque toujours l’intrusion d’une réalité matérielle dans un espace obligatoirement voué aux langages, on reprend rapidement la mesure du dispositif théâtral : le corps dénudé se perçoit comme le vêtement du comédien ce soir-là, à ce moment du spectacle. En abusant un peu du paradoxe, on dirait volontiers que ces comédiens, habillés comme vous et moi au début de la représentation, assis à nos côtés sur des chaises pareilles aux nôtres, lorsqu’ils se dressent et se positionnent dans l’aire de jeu, revêtent, en se déshabillant, leur non-costume de scène. Dans ce geste, ils énoncent théâtralement toute la contrainte signifiante du costume au théâtre, le plaisir que l’on peut prendre à ruser avec elle, l’impossibilité néanmoins d’y échapper.
 
Le GROUPOV a pour le théâtre un amour fou car seul un amour fou peut rendre compte d’un deuil aussi difficile à faire. Le GROUPOV, en effet, met en scène la mort du vieux théâtre et, contradictoirement l’impossibilité où celui-ci se trouve de vraiment mourir. Aussi, au fil de la représentation, on fait encore des gestes, on dit encore des mots, quelques gestes et quelques mots arrachés à l’oubli, que l’on exhibe comme les vestiges d’un imaginaire théâtral révolu. On esquisse un pas de danse, petit fragment timide d’une réjouissance perdue, on risque quelques bribes de conversation, comme au théâtre, on appelle les maîtres à la rescousse, mais les maîtres ne sont plus ce qu’ils étaient et tous les personnages de la pièce – le vieux style ! – n’ont pas la même conviction à chanter un chant brechtien pur et dur. Là où l’un chante à pleine voix comme pour s’illusionner encore, l’autre fait sentir la difficulté du chant – de ce chant-là, de cet auteur-là –, sur son être.
 
Quelques gestes donc, même dérisoires s’il le faut. Comme cette fin de spectacle où tous viendront saluer, citation émouvante de la joie d’avant quand le théâtre avait belle prestance et portait beau ; comme cette intervention de celui que l’on appellerait le metteur en scène, montant sur le plateau pour effectuer un entrechat triste ou pour, de sa chaise au milieu des spectateurs, lancer quelques clameurs. Parodie de maîtrise, simulacre d’implication, rappel histrionique d’une autorité : la montagne accouche d’une souris.
 
Dans un « blanc » du spectacle, quelqu’un monte à l’assaut du plateau et à grands renforts de gestes qui viendraient étayer un discours ferme, il dit, convaincu, des mots un peu incohérents et dessine comme pour passer ou faire passer le temps. Remake joyeux de l’orateur muet des Chaises d’Ionesco, il dérisionne tout effort de communication, et le fait que ce bègue soit ce qu’en d’autres lieux on appellerait un dramaturge, n’est pas sans amener à la dérision sa touche spécifique. À d’autres moments, c’est Beckett qu’il faudrait convoquer. Le GROUPOV opère sur le matériau scénique une intervention un peu analogue à celle que Beckett fit naguère sur le langage. Chez lui le mot se raréfie, sort difficilement et s’achève le plus souvent dans le ressassement ou la velléité, chez eux c’est au corps que pareille aventure arrive. Il est difficile en effet face à leur agitation et à l’inutilité de celle-ci de ne pas songer à Oh les beaux jours et à Winnie, enterrée jusqu’au cou et répétant sans cesse sa nostalgie d’hier – de ce temps où le sens des choses vous garantissait une vie.
 
Pendant soixante minutes, on commence, on arrête, on se lance, on assume et puis… et puis, et puis les bras tombent, les corps s’alourdissent, le silence se fait, le vide s’installe, la gêne pointe : moment poignant comme le souvenir douloureux de la perte d’amour, la même envie et la même vacuité, une force identique et une impuissance pareille. Lorsque le feu menace de s’éteindre mais que la braise est vivante encore, comment s’y prendre pour trouver le souffle qui la vivifiera ?
 
Cela peut aussi se dire comme suit : que peut-on encore raconter sur une scène, où la théâtralité nous interroge-t-elle en nous ? Que faire. Que faire pour que vous spectateurs soyez un peu moins repus et pétrifiés – fut-ce dans le bonheur des pratiques sublimes, et que nous, comédiens, puissions croire un instant que nous sommes autre chose que des saltimbanques à qui on jette un peu de chaleur comme il se doit aux exclus surtout lorsqu’ils sont brillants. Nous n’avons rien à vous dire, aucun message à délivrer, cela va de soi, nulle revendication, pas même un point de vue cohérent. Il ne nous reste qu’un grand appétit de théâtre, de ses gestes, de ses actes et nous ne pouvons, ce soir-là, vous offrir qu’une esthétique des restes. Vous verrez donc autant de vides que de pleins, autant de creux que d’émergences, l’arrêt, l’inachevé, la suspension, l’hésitation, la panne, la relance, la velléité, la dérision sont nos ressorts essentiels. Nous ferons pour vous quelques gestes du théâtre mais du moins le théâtre, par nous, ne fera-t-il plus semblant d’imiter les gestes des autres et de savoir où il va.
 
Ecrit en août 1983