Textes & Publications

Le choeur pour donner à entendre le témoin, l'écho de théâtre pour retenir le cri - 2003


Auteur : Claire RUFFIN
Tiré de : Alternatives théâtrales n°76-77
Date : 2003

Le chœur pour donner à entendre le témoin, l’écho de théâtre pour retenir le cri*
 
Claire Ruffin (extraits)
 
 
Autour, il règne un silence si lourd. Comme si tout le monde voulait s’enfuir mais n’osait bouger. Plus personne ne respire. Un immense besoin d’air se fait sentir.
Alors les musiciens se mettent à jouer, et un chant s’élève. Des hommes et des femmes à la peau noire entrent de toutes parts, et livrent chacun, en même temps, une histoire du génocide à voix basse. Voix, musique, chant, une vague sonore me submerge, je crois que je ne pourrai plus rien entendre. Le fil du récit auquel je m’accrochais jusqu’à présent est tranché, et une chute vertigineuse commence. À l’intérieur de moi.
 
Ils poursuivent leur lente avancée parmi les spectateurs. Yolande Mukagasana était loin, sur la scène, presque un autre monde. Eux viennent apporter la parole jusqu’à nous. La lumière se fait, et je ne peux plus échapper aux regards. Ni à celui de ceux qui disent, ni à celui de ceux qui écoutent. Que faire ? Je ne peux plus me réfugier ni dans le noir ni dans la distance. La scène déborde, et provoque mon propre débordement. Verra-t-on que je pleure ? J’ose à peine regarder ceux qui sont autour de moi. Les blessures se lisent sur les visages. Cette intrusion dans mon espace de spectatrice est douloureuse. Elle me fait reprendre conscience de moi-même. Je ne suis pas détachée de cette réalité convoquée. Ce lien fait vaciller mes résistances, la carapace commence à se fendre dangereusement.
 
Je ne saisis que des bribes de leurs récits, mais c’est assez. Le témoignage d’origine, déjà difficilement supportable, est démultiplié. L’horreur est advenue plusieurs fois, des milliers de fois. Il fallait sans doute ceux-là pour en reprendre conscience, pour saisir la dimension du crime. Et au-delà de cette juxtaposition d’histoires uniques, qui rend compte de l’ampleur de la catastrophe humaine, autre chose se dégage du nombre, de ceux qui ont la même couleur de peau. Les prises de paroles se ressemblent et se rassemblent en un seul discours. Une communauté se dessine, au-delà de l’expérience contée par chacun, qui prend sa force dans la simultanéité des mots et dans l’urgence partagée à dire.
Mais que disent-ils? Ces hommes et ces femmes vont au-delà de ce qui semblait être un témoignage du même ordre que celui de Yolande Mukagasana. Ils vont jusqu’à faire le récit de leur propre mort. Ce ne sont pas comme elle des témoins qui se font acteurs pour un instant de théâtre, ce sont des acteurs qui se font témoins d’une réalité qui ne leur appartient pas directement. J’ai le sentiment d’avoir été trompée, j’ai cru un instant à quelque chose qui n’était pas la vérité. C’est un jeu, ce « je » n’est pas le leur. Comment pourrais-je accorder de l’importance à leur mensonge, après un tel témoignage ? Dérisoire mascarade. Ce retour au théâtre m’agace par son apparente inutilité. Puis me soulage l’espace d’un instant. Les mots sont subitement plus légers à entendre. Mais c’est alors le soulagement lui-même qui m’exaspère. Comme si la part d’affabulation pouvait discréditer a posteriori tour leur récit et me permettait de croire que ce qu’ils évoquent là n’a rien à voir avec la réalité.
 
Je ne sais vraiment plus comment prendre tous ces mots, je n’en veux plus. Pourtant, ils sont offerts de façon si douce, presque chuchotés. Le témoignage de Yolande Mukagasana a agi comme une immense gifle qui plaque au siège, ultime rempart au besoin de reculer. Par leurs murmures, ceux-là demandent qu’on tende l’oreille, invitent à avancer un peu vers eux. Engagement minuscule et fondamental. Après le souffle violent, ils proposent une aspiration. Je m’y engouffre. Je lâche prise, et l’univers sonore me pénètre, la douleur m’envahit. Étrangement, l’intrusion est agréable aussi. Une douceur pour les oreilles avec l’évocation de l’horreur. Comment peuvent-ils faire cela ? Le génocide comme matière à créer de la beauté. Cette réflexion me révolte. Mais le transport me soulage. Répulsion et attirance se mêlent profondément. Je me sens déchirée.
 
D’un pas tranquille et sûr, les hommes et les femmes se dirigent vers la scène où se trouve toujours Yolande Mukagasana. Là, face à nous tous, ils parlent désormais d’une seule voix. « Je suis mort, ils m’ont tué. Je ne dors pas, je ne suis pas en paix ». Et chacun, d’un geste de la main, se ferme lui-même les yeux, comme on ferme les yeux des morts.
 
Le noir se fait. Une grande confusion m’habite. Que vient faire un chœur auprès d’une rescapée ? Je ne sais pas à quoi rime une parole de théâtre après un tel témoignage. Pourquoi vouloir dire à plusieurs ce qu’elle a su dire seule? Où mène cette promenade presque inaudible parmi les spectateurs après des mots si clairs ? Que s’est-il joué ici ?
Quelque chose d’important, je le sens. Malgré moi, malgré mes résistances. Quelque chose a été transmis à mon corps défendant.
 
Je tente de comprendre. Le témoignage m’est apparu déplacé, mais l’affabulation et la beauté aussi, comme si ni la confession ni le jeu à propos du génocide ne pouvaient être acceptables. Pourtant peu à peu les mots de la rescapée et ceux du chœur s’entendent et prennent sens ensemble. Car dans la parole de celui-ci se joue l’écho du témoignage.
 
Un écho qui semble être le son même, mais qui est un son décalé. Des récits intimes de l’horreur sont à nouveau donnés à entendre, et ils ressemblent à s’y méprendre à celui de Yolande Mukagasana, mais il s’agit d’autre chose. Une parole de théâtre se dévoile peu à peu en s’autorisant le mensonge. Ceux qui jouaient aux fantômes m’ont irritée d’abord. Mais après celle qui en a réchappé, comment faire entendre ceux qui n’ont pas survécu ? Puisque les morts ne sont plus là pour dire, il faut bien que quelqu’un témoigne à leur place. Qui d’autre que des acteurs pouvait le faire? Voici un chœur qui se fait porte-parole de tous ceux qui ne peuvent plus dire. Ils parlent au nom de ceux qu’ils ne sont pas, mais ils portent la couleur des personnes qui ont subi les massacres. Ils prêtent leurs corps à ceux de chez eux qui n’en ont plus. Ils témoignent de la mort d’un autre, mais qui aurait pu être la leur, à laquelle ils ont peut-être échappé. Des fantômes qu’ils auraient pu être. Un autre monde s’ouvre. Nous touchons à l’invisible, et l’invisible nous touche sans doute, profondément.
 
Des récits intimes de l’horreur à nouveau, mais qui sonnent différemment, qui jouent de la superposition des matières sonores et qui s’autorisent la beauté. Les chuchotements se superposent aux voix diffusées, se mêlent au chant et à la musique pour composer un moment magnifique. Le témoignage se trouble, le chœur nous transmet la réalité comme dans un rêve. Le cauchemar est rendu comme un cauchemar. Apparemment incohérent mais construit à partir de l’expérience de la réalité. Pas forcément immédiatement compréhensible, mais bouleversant au réveil. Après la conscience, l’événement habite aussi l’inconscience. De la sobriété à la construction sonore, de la gifle à la caresse de l’oreille, le sens semble céder la place au son, en réalité il s’en sert. Cette musicalité pénètre, le corps s’ouvre et s’emplit des mots qui peuvent alors voyager à l’intérieur.
 
Et ce qui résonne alors, en nous, ce sont aussi les mots de Yolande.
 
La parole du chœur agit comme un écho, qui n’est pas le son même, mais qui porte en en lui la relation à l’origine, qui permet de saisir à nouveau, autrement, le cri inaugural. Celui-ci se dilate, envahit l’espace et le temps, et se dépose au plus profond de nous. [...]
 
C’est bien la parole des acteurs qui parvient ici à éveiller le désir d’entendre et celui de se souvenir. Pourtant, aujourd’hui, ce sont les mots de Yolande dont je me souviens.

Le chœur a donné à entendre le témoin, l’écho de théâtre a permis de retenir le cri. 

 

*Alternatives théâtrales n°76-77, CHORALITÉS, 2003, p. 108-110.