Textes & Publications

Pier Paolo Pasolini, Un Uomo Di Meno - 2012


Auteur : Jacques DELCUVELLERIE
Tiré de : Sur la limite, vers la fin. Repères sur le théâtre dans la société du spectacle à travers l'aventure du Groupov. Groupov/Alternatives théâtrales
Date : 2012

Pier Paolo Pasolini, Un Uomo Di Meno*
 
Jacques Delcuvellerie
 
 
Ce qui, sans l’avoir vraiment voulu ni sans doute aujourd’hui encore clairement compris, ce qui a fini par imposer l’ombre tutélaire, le « spectre angélique » de Pier Paolo Pasolini comme témoin et intervenant d’UN UOMO DI MENO, pourrait se résumer à quatre grandes raisons. Mais pour les entendre, peut-être faut-il d’abord s’interroger sur cette référence italienne obstinée depuis la mise en chantier du projet. Non seulement Pasolini, mais les futurs chants du spectacle et, dans les périodes de réflexion entre deux étapes, l’Italie encore. Pourquoi ? Si on écarte les éléments biographiques pouvant faciliter une réponse, j’oserai avancer que l’attraction fascinée pour tout ce qui tient à l’histoire récente de ce pays, est alimentée par cette évidence : nulle part ailleurs en Europe ne se manifestent avec autant de violence toutes les contra- dictions de notre civilisation. Ceci dans un des deux États qui, dans l’Antiquité, sont à l’origine de celle-ci. Et l’évolution de ces contradictions, de la fin de la deuxième guerre mondiale à nos jours (la durée de vie de Monsieur Delui dans UUDM), a produit ce monstre que PPP qualifiait de néo-fascisme et Guy Debord : société du spectacle. Pour nous, ces deux concepts ne coïncident pas mais leurs conclusions se recouvrent largement. L’Italie en est le laboratoire et la vitrine scintillante. Un livre ne suffirait pas à analyser et illustrer ce postulat. Mais juste à son énoncé, à plus forte raison si on a beaucoup lu Pasolini, chacun voit surgir à profusion images, exemples, théories. Berceau et patrie véritable du fascisme, jamais éradiqué et à nouveau florissant (la mairie de Rome, entre autres), tant « à l’ancienne » que sous ses formes « nouvelles » et berlusconiennes. La trame serrée de ce néofascisme avec les institutions, la finance, les mafias. Le mélange si longtemps scruté par PPP d’une lente disparition de l’économie et des valeurs rustiques mais encore entortillée à l’industrie, à l’urbanisme et aux nouveaux médias. La dialectique de tout cela avec le Vatican, le retour en force aujourd’hui de cet obscurantisme passif ou militant. La frénésie incandescente, à un degré inégalé en Europe, du « paraître » à tous les niveaux, vie médiatique et vie intime presque indiscernables désormais, dans le contexte général où le pouvoir le plus concentré contrôle aussi bien les circuits de la marchandise que ceux de la télévision, le football que la publicité, le loisir, la vie... Et je ne m’étendrai pas sur la profondeur de l’engagement (dit « terroriste ») des groupes révolutionnaires de l’après 68, dans ce moment où la question de la classe ouvrière, jusqu’ici centrale et sur laquelle Pasolini est revenu sans cesse, abdique sa souveraineté et se trouve déplacée du champ politique à refaire, à celui de la banalisation du négociable, puis de l’insignifiance historique. Amnésie. Tout ceci avec une luxuriance qui reste bien son seul héritage de l’apogée baroque, préfigurant notre propre destin. Celui où la synergie des discours préfabriqués et la gestion informatisée du racisme ou de la guerre se dispense aisément de toute intervention généralement «humaine».
 
En voilà trop et pas assez, pourtant restons-en là sur ce chapitre. Ce futur aliéné, notre présent, Pasolini l’a anticipé. Pourtant, même lui n’en soupçonnait pas l’invraisemblable extension jusqu’aux domaines les plus réservés et dans une massification permanente d’agression idéologique – dans le temps et l’espace – auprès de laquelle des régimes comme la Corée du Nord semblent émettre en sourdine. Que cette guerre d’anéantissement de toute sensibilité non dévolue à la spectacularisation marchande (du corps des bébés jusqu’au meurtre banalisé des immigrés) soit déjà largement gagnée, se vérifie du fait que non seulement les citoyens ne la perçoivent même plus (ces km2 de propagande bourrant leurs écrans, les murs, et le moindre objet de leur environnement sans parler des ondes) leur paraissent parfaitement normaux et même témoignages de la supériorité de «notre» système : sa prospérité (du moins son rêve), mais de surcroît qu’elle leur manque dès qu’on en restreint momentanément l’omniprésence.
 
Dans la prudente télévision de son temps, PPP distinguait déjà un outil démoniaque. Que pourrait-il encore tenter d’en dire s’il zappait à présent une nuit entre deux et trois heures du matin, sur l’ensemble du réseau de son pays natal ? Entre « jeux » (ce mot se vide ici de tout sens ludique), télé-achat d’aspirateurs ponctués de strip-tease, résidus de films tronçonnés douze fois d’écrans publicitaires, quelques « débats » parfaitement intégrés à cette métanovlangue ? Ceci étant une nuit sage et non d’exception aggravée.
 
Or la douleur la plus poignante en errant dans ce camp déguisé en supermarché, c’est le souvenir (si proche encore) de l’Italie d’avant-hier, celle des solidarités et des luttes de classe, des langages régionaux, des polyphonies sardes, des radicalités inaugurales : de Dante à Gramsci, de la Résistance à Pasolini. Qu’en reste-t-il – même entre «spécialistes» – qui ne soit presque indéchiffrable à présent ? Ou qu’on décrypte sans pouvoir en retrouver la saveur native (parce que, pour retrouver le goût il faudrait pouvoir le susciter d’une rémanence encore active aujourd’hui), et surtout : qu’en faire, qui ne paraisse pas désaccordé à toute écoute, même celle de nos propres enfants ?
 
Quant à ce « spectre angélique » dans UN UOMO DI MENO, revenons à ce que je puis tenter de dire des raisons de sa présence.
 
1/ Pasolini était au plus haut degré pétri de culture classique – avec une appropriation et un usage parfois excessivement sophistiqués de cet héritage (1). C’est sous ce rapport, et jamais sur un autre terrain, qu’on pourrait même le soupçonner d’un tantinet d’ostentation (et cela répondait aussi à des moti- vations presque défensives, comme un gage que ce par quoi il suscitait le scandale s’énonçait bien « en connaissance de cause »). Culture classique ici entendue « classiquement » : antique, grecque, latine, judéo-chrétienne (théologie) (2)... Les « gréco-latines », un domaine désormais déserté dans les études secondaires et qui en constituaient jadis l’ossature. Cette vaste culture « classique » ne se régurgitait pas comme une chose ingérée de force et mal digérée. Elle était vivante en lui, ardente, et jusque dans ses poètes mineurs ou ses penseurs marginaux. Dans le même temps, il s’est assimilé les fondamentaux des révolutions dans les sciences humaines, avant tout le marxisme, bien sûr, dont il se nourira jusqu’au bout, mais aussi les structuralistes, les linguistes, la sémiologie, Barthes, etc. Et la fréquentation avide et réfléchie de toutes les formes d’expression de ces mêmes moments de la pensée, en littérature comme dans les arts contemporains. Ceci, en soi déjà rarissime de nos jours, ne serait rien à nos yeux, sans ce croisement inextricable avec l’étude – dans le respect, le tremblement joyeux, l’amour – des formes populaires les plus enracinées : poésie dialectale, chants profonds, parlers de la rue ou de la campagne et les expressions corporelles, quotidiennes ou stylisées, de ces langages. C’est là, pour nous, le signe de reconnaissance à travers le monde d’artistes en la famille desquels nous demandons asile : Brecht/Eisler, entre mille autres. Que ces élèves studieux de Dos Passos ou de Schönberg aient cherché, sans fin, à écrire de simples songs, des cantates, des romans, des drames, qui s’inventeraient une langue accessible en même temps qu’héritières des recherches les plus poussées, voilà une entreprise – certes indissociable d’un projet-monde – qui a ébranlé notre temps si fortement qu’il ne faut pas moins que la calomnie et l’anathème pour tenter d’en éteindre la stimulation.
 
Première raison donc (et complexe) : cette personnalité capable de produire aussi bien LA RICOTTA que SALO, les poèmes en forme de rose que les micros-trottoirs de COMIZI D’AMORE (1965) (l’enquête sur la sexualité à travers l’Italie), écoutant aussi bien Maria Callas que Giovanna Marini. Antique, Renaissant, Marxiste, Théologien, « Structuraliste », et poète frioulan, compagnon des ragazzi di vita, vagabond collecteur des campagnes les plus reculées. Ce travail en soif de ces deux sources, c’était pour nous un signe essentiel d’une autre humanité à naître, à accoucher.
 
2/ Pasolini s’identifie mal politiquement. Rejeté par le PCI mais se réclamant du communisme jusqu’à la fin, perçu comme provocateur révolutionnaire et comme nostalgique réactionnaire... Mais il est une certitude absolue : son camp. « Which side are you on ? » demandait la vieille chanson de Florence Reece animant les piquets de grève aux USA. De quel côté ? PPP a toujours été, sans la moindre faille et, ici, sans la moindre esquisse de doute : du coté des « damnés de la terre ». Si sa lucidité lui en indiquait les faiblesses, en tout cas celles de leurs expressions représentatives, son amour et sa colère, son engagement et son rejet ont toujours été sans équivoque. Chez lui « prolétariat », « lutte des classes », « bourgeoisie », ne sont pas seulement des concepts mais des réalités physiques. Un intellectuel et un artiste de la qualité évoquée précédemment, qui se tient rigoureusement et publiquement du côté des « damnés de la terre », non dans une relation hautaine ou caritative (l’horreur), mais avec violence et humilité.
 
3/ Pasolini était aussi un artiste extrêmement conscient de ses propres démons. Ceux liés à sa sexualité, non pas d’appartenir à une minorité «déviante» selon les critères du Vatican comme du PCI, mais par les formes singulières de son désir – pulsionnel et mental – et qui, à la fois, soulevaient et divisaient son être. Cet impératif, cette « possession » et ce déchirement profond était aussi une source d’énergie inépuisable. Pasolini, selon certains, a cherché sa mort. Laissons cette controverse faussée de tant de passions. Quand bien même l’être humain Pasolini, l’être physique, se serait anéanti dans l’abandon à des dérives irrésistibles et dangereuses, rien de son talent, de sa créativité, de son génie n’en a été aliéné. Je veux dire : Pasolini a toujours su travailler à la fois avec et contre ses démons. Sans en devenir comme artiste, fou, malade ou impuissant. Beaucoup d’artistes de génie ont encagé leurs démons, d’autres en ont été détruits. Pasolini a su les mettre en jeu. Ne pas ignorer ses démons, ne pas en être le jouet, ne pas les réduire ni les apprivoiser, apprendre à les laisser animer l’œuvre qui les évoque, les masque, les situe, voilà me semble-t-il une troisième leçon, une troisième raison à sa présence ineffaçable.
 
4 / Il est de bon ton aujourd’hui de n’aimer les artistes qu’incultes, « spontanés», sans «prise de tête», et surtout : sans spéculation théorique sur leur propre pratique. On exige d’un rocker issu de la petite bourgeoisie qu’il parle et se comporte selon les clichés qu’on accole aux bluesmen du delta du Mississipi des années 1930 : d’autant plus authentiques que jugés frustes. Cette prescription s’adresse désormais également aux comédiens, aux littérateurs, comme aux metteurs en scène.
 
Accessoirement, c’est cette attitude, réelle ou feinte, qui convient le mieux à leur incorporation au cirque médiatique. Qu’il n’en ait pas été ainsi de Leonardo Da Vinci à Jean-Luc Godard, de Goethe à Kleist, Artaud, Breton, Klee, Eisenstein, Lessing, Stanislavski, Stockhausen, Sade, Borges ou Neruda (sous ce rapport c’est égal), etc., etc., etc., n’ébranle pas cette fatwa : vous ne sauriez désormais être théoricien de votre art et poète, peintre, musicien, acteur... Pasolini, tout entier s’inscrivait dans cette tradition désormais suspecte : réfléchir sans cesse non seulement son œuvre, mais toutes les conditions de son exercice : héritage, formation sociale où elle s’inscrit, etc. Pleinement intellectuel, pleinement intervenant, et pleinement créateur.
 
Quatre raisons... Pourquoi pas sept, ou douze ? Il suffit. Voilà en tout cas quelques motifs à notre timide invitation, à son évocation et à sa guidance dans notre propre labyrinthe. Et qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas ici à travers une confiscation partisane de cette figure, plaidoyer pro domo. Le sujet d’UN UOMO DI MENO ce n’est pas Monsieur Delui, ce sont ses insuffisances structurelles. Dans un long texte de Pasolini : « La jeunesse malheureuse », qui conclut la première moitié du spectacle, celui-ci rend la jeunesse de son temps, celle des années 60, celle de Monsieur Delui, coupable même du fascisme des pères. Entre autres. Cette critique cruelle et inspirante nous l’acceptons pleinement. Nous sommes ceux qui n’avons pas su nous libérer, quel que soit le bruit dans la rue dont nous avons couvert cette impuissance.
 
 
*Rappelons que :
a. ce titre est le détournement à notre usage d’une invention géniale de Carmelo Bene (artiste apprécié de Pasolini) qui avait baptisé sa propre version d’HAMLET : UN AMLETO DI MENO.
b. que ce titre doit s’entendre, comme le spectacle le rend manifeste, dans les deux sens possibles : un homme (un individu) va mourir, et un type d’homme (le sapiens) pourrait bien être porté manquant prochainement.
 
1. Par exemple, entre autres, dans la structure et les références de son chef d’œuvre, le roman PÉTROLE.
2. Cf., entre autres, son projet de film sur St Paul, et PÉTROLE.